Chief, une question de feeling

Il arrive à Chief de recevoir des mails en anglais de Français qui veulent travailler avec lui. Quand il leur dit qu’il est Suisse et qu’il parle la même langue qu’eux, certains hésitent à le croire. C’est qu’à trente ans le jeune producteur lausannois a déjà collaboré avec pas mal de grands noms de la scène américaine et canadienne : KayDee, Sene ou, plus récemment, Moka Only. Avec ce-dernier Chief a enregistré « Crickets ». Pour mettre en musique cette invasion d’insectes au chant entêtant et perusasif, il a tissé une toile de rythmes et de voix soul sur lesquels Moka pose son flow précis et soyeux.  Mais comment ce trentenaire qui, adolescent écoutait Nirvana, les Beatles et A Tribe Called, est-il arrivé à se hisser aux premières loges de la scène internationale du hip hop underground ? Autodidacte, Chief gère tous les aspects de la création, de la production et de la diffusion de sa musique.

Vous vous définissez comme un beatmaker. Comment devient-on un beatmaker ?

Chief À l’école déjà, je voulais être DJ. J’ai fait un apprentissage de monteur-électricien puis d’ingénieur du son. J’ai ensuite fondé mon label avec un pote. A 21 ans, j’avais envie de faire des beats. J’ai commencé à « découper » des échantillons de quelques secondes. Je prends par exemple une ou deux notes d’un morceau de jazz qui me plaît et je lui ajoute une basse rock, puis je joue des claviers dessus. Je n’ai aucun apprentissage musical, je ne lis pas les notes. Mais j’ai une excellente oreille. A force d’aligner les heures dans mon studio, je me suis amélioré. J’aime les mélodies. J’aime ce qui est instrumental, ce qui est calme

Vous avez fait un album d’instrumentaux en hommage à Chick Corea. Ecoutez-vous du jazz ? 

Chief  Comme j’écoute de la musique toute la journée. je n’en n’écoute pas ou très peu chez moi. Le jazz, la soul, le rock psyché sont mon « charbon ». Je les écoute en pensant à ce que je vais pouvoir en extraire. Parfois quand la matière première est riche, je ne fais que des instrumentaux, sans avoir recours à un rapper. C’est ce qui s’est passé avec Chick Corea. J’ai fait l’album « Tribute to Chick Corea by Chief » en une semaine. Je l’ai mis en téléchargement gratuit sur bandcamp. Certains diront que c’est du vol. Je vois les choses différemment : en ne prenant qu’une ou deux notes et en les associant à autre chose, j’ai simplement recours à un autre processus de création. Je pense que Chick Corea a dû voir ce que j’ai fait car ma sélection est l’une des premières à s’afficher si vous faites une recherche sur google. Mais le résultat est méconnaissable. Ma petite chirurgie a fait son effet.

Combien de beats pensez-vous avoir déjà composés ?

Chief Je travaille en studio toute la journée. Je fais entre un et deux beats par jour et je les stocke.

Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec des rappers américains ?

Chief KayDee, de Washington a été le premier à me contacter sur mon MySpace. On s’est envoyé des fichiers audio. Finalement il est venu dans mon studio de Malley à Lausanne et on a fait un disque en une semaine. Puis il y en a eu d’autres. Dont Sene avec qui j’ai fait une quarantaine de morceaux. 10  d’entre eux sont parus sur mon label Feelin’Music.

Pourquoi avoir voulu créer votre porte label ?

Chief Dans le milieu hip hop, la plupart des labels ne paient pas les artistes. En créant ma propre structure, cela me permettait de garder le contrôle de la situation. J’ai dû faire une vingtaine de productions en 3 ou 4 ans. Essentiellement avec des Américains. Malheureusement le rap suisse ne permet pas de payer les factures. On bosse avec beaucoup de blogs. On leur envoie un presskit avec un morceau exclusif et on attend que le réseau qu’on a activé nous ramène des internautes et des téléchargements. Notre newsletter est un autre élément essentiel de promotion. La durée de vie d’une production est d’un ou deux mois. On souffre de la concurrence des plates-formes pirates qui proposent nos morceaux gratuitement le lendemain de notre mise en ligne. Mais on s’en sort quand même. On propose aussi des sélections en téléchargement gratuit. A la mort de Jay Dee, j’ai proposé avec deux collectifs lausannois, Food for ya Soul et Do the Right Print, une sélection gratuite de morceaux à sa mémoire. Il y a eu 20’000 téléchargements en un mois. Ce qui veut dire aussi 20’000 adresses mail de personnes potentiellement intéressées par notre musique.

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=Gmbz0Fonet8&feature=related]

Le site internet de feelin’music

M4music, grande réunion de la pop suisse en Suisse

Modeselektor, une des têtes d'affiche du m4music festival

Pour sa quinzième édition, le m4music festival que la Neue Zürcher Zeitung consacre comme «le plus important rendez-vous de la scène musicale suisse» a battu son record d’influences avec 6600 spectateurs et 700 professionnels inscrits. Pendant trois jours, à Lausanne puis à Zurich, conférences, débats, ateliers, concours de démo et concerts d’artistes suisses et internationaux se sont succédé. Les différentes interventions sont désormais disponibles sur la page multimédia du festival. Bilan de cette manifestation avec son directeur, Philipp Schnyder Von Wartensee.

Quels ont été les points forts de l’édition 2012 du festival?
Philipp Schnyder Le Pour-cent culturel qui organise depuis 15 ans le m4music essaie de stimuler les contacts interrégionaux entre musiciens et professionnels, les relations entre professionnels expérimentés et les «newcomers», de proposer des débats pertinents et bien sûr de montrer les différents courants de la musique suisse : du rock à l’électronique en passant par la chanson.

Cette année, il y a eu un débat intitulé « Everything is streaming but the money…. » Qu’en est-il ressorti ?
Philipp Schnyder Des gens d’horizons très différents ont participé à cette table ronde. Une politicienne et conseillère nationale, un représentant du parti des pirates, un musicien, un journaliste, un juriste. J’ai été surpris que ces personnes tombent d’accord sur deux points importants.
1)    On ne veut pas criminaliser des jeunes qui téléchargent de la musique sans payer.
2)    Le vrai problème est que de grosses structures, par exemple les opérateurs de téléphone ou des plates-formes comme Youtube, gagnent beaucoup d’argent et rechignent à le reverser aux artistes.

C’est donc la répartition des recettes qui est remis en cause?
Philipp Schnyder C’est le problème récurrent de notre société.  On le retrouve dans certaines industries qui multiplient les bénéfices sans que l’ouvrier au tout début de la chaîne ne voie sa situation s’améliorer. Je reste persuadé que cela ne doit pas obligatoirement se passer comme cela. M4music essaie de donner des pistes de réflexion à cette problématique.

Chaque année, m4music organise un concours de démo tapes. Ces deux dernières années vous avez reçu entre 700 et 750 enregistrements. Pensez-vous qu’il y ait trop de groupes en Suisse ?

Monoski, Eriah, Domi Chansorn, Shazam Bell: les gagnants du concours demotape clinic

Philipp Schnyder Il faut distinguer deux choses. La pop music, les musiques actuelles sont effectivement devenues des cultures très populaires en Suisse. C’est fantastique parce que cela implique une grande créativité, une démarche qui vient du cœur. Par contre, si l’on regarde les choses du point de vue du « consommateur », là malheureusement, on en revient à la question de l’argent qui fait gagner plus d’argent aux intermédiaires qu’aux musiciens, aux producteurs ou aux labels.

Pourquoi avoir choisi d’inviter Michael Eavis, le fondateur du Glastonbury Festival ?
Philipp Schnyder Michael Eavis est une légende. A l’origine c’est un fermier, un producteur de lait. Sur ses terres, il a créé un festival extraordinaire qui lui a valu de remporter beaucoup de prix. C’est également un de nos objectifs de présenter des personnalités dont les parcours professionnels sont atypiques et édifiants.

La 16e édition du m4music aura lieu du 21 au 23 mars 2013

De la Louisiane à New York en passant par … Genève

Ces trois-là sont décidément intenables. A peine les Mama Rosin sont-ils rentrés de New York où ils enregistraient un nouvel album studio sous l’égide de Jon Spencer, qu’ils annoncent la sortie de trois 45 tours sérigraphiés, en édition limitée. Le premier enregistrement des frères Souchet (les mêmes sans le batteur Xavier Bray) est également prévu avant Noël. Des vinyles déjà collector avant même leur parution et un power cajun trio à l’énergie communicative. Sur Skype, Robin Girod, le guitariste et joueur de banjo des Mama est volubile. Normal puis qu’il a encore un peu la tête aux Etats-Unis.

Comment avez-vous rencontré Jon Spencer?

Robin Girod Jon Spencer joue avec Matt Verta-Ray dans un groupe de rockabilly incroyable du nom de Heavy Trash. Du vrai rockabilly, fin subtil, jamais vulgaire. Le tourneur suisse, David Schindler, lui a donné des disques d’artistes suisses dont le notre. Une fois rentré chez lui, Jon Spencer l’a rappelé en lui disant avoir apprécié notre CD. Il nous a proposé de faire la première partie d’une petite tournée en clubs du Blues Explosion en Allemagne. On s’est éclaté. Le dernier jour, Jon Spencer nous a proposé de venir enregistrer dans son studio à New York. On ne s’y attendait pas parce que les rapports avaient été jusque-là assez professionnels.

Aviez vous peur de d’aller travailler avec quelqu’un de cette carrure ?

Robin Girod On a eu la trouille avant, mais on se réjouissait tellement d’aller enregistrer, de jouer ensemble. Dès que nous avons découvert l’endroit, nous étions surexcités. Jon Spencer a un studio comme au bon vieux temps. Que de l’analogique, tout ce qu’on aime…. Il le partage avec Matt Verta-Ray et le batteur d’Iggy Pop. Nous étions sidérés de côtoyer des gens de ce calibre. Ils étaient très modestes, beaucoup plus modestes que les Européens. Jon s’est comporté comme un chirurgien ou plutôt comme un vieux savant. Il nous a laissés nous embarquer sur un bateau fantastique. Il y avait un piano, un vibraphone. Il nous disait d’essayer ce qu’on voulait. On bossait neuf heures d’affilée avec une petite pause. Et après c’était fini. Même si on avait envie de rester encore pour avancer sur un passage difficile, il nous obligeait à passer la nuit dessus et à revenir le lendemain reprendre à tête reposée.

Résultat ?

Robin Girod Nous étions partis en pensant faire un album vraiment différent. En fait, on a fait quelque chose qui est dans le prolongement de notre album «Voodoo Rhythm», mais avec deux ans d’expérience en plus. Quelques morceaux rock, mais aussi des ballades super tristes.

Pourquoi continuez-vous à sortir parallèlement des vinyles en série limitée?

Robin Girod C’est un peu une blague contre les mp3 et le téléchargement. On télécharge aussi bien sûr. Mais on aime sortir ces petits morceaux cachés, qui seraient sinon perdus, les témoins d’une tournée ou d’un moment particulier de l’existence de notre groupe.

http://mamarosin.bandcamp.com/
Commandes à mamarosin@hotmail.com

Prochaines apparitions de Mama Rosin ou des Frères Souchet

26/11: Frères Souchet, Bar du Théâtre, Lausanne
28/11: Frères Souchet, Live at Radio Paradiso
02/12: Frères Souchet, Festival Face G, Théâtre de l’Usine, Genève
08/12: Frères Souchet Vernissage, Tour de Nyon
17h Féminitude, 21h La Parenthèse + Monney B !

09/12: Mama Rosin + Hell’s Kitchen, PTR, Genève
15/12:
Frères Souchet vs Mama Rosin, Rümpeltum, St-Gall
16/12: Mama Rosin + Cheap Killers, Veka-Club, Glaris
17/12: Mama Rosin, TBA, Stans

Grand Pianoramax : retour au bercail

Qui dit Leo Tardin pense immédiatement piano et slam. Au sein de son laboratoire Grand Pianoramax, le piano est décliné sous de multiples formes: Fendher Rhodes, Moog ou tout autre clavier aux sons intéressants. En quelques années, Leo Tardin a ainsi su intéresser autant les amateurs de jazz que d’electro. Signé sur le prestigieux label américain ObliqSound, il fit des débuts remarqués. Sur le premier volume de Swiss Vibes figurait un morceau extrait de son deuxième album,  «Blue Gold»: des rythmes quasi tribaux sur lesquels se calait la voix féminine de Celena Glenn.
Un morceau à découvrir ci-dessous tel que joué au Festival Jazz à la Villette avec Black Cracker dans le rôle du slammer et son compatriote Domink Burkhalter à la batterie.

[youtube=https://www.youtube.com/watch?v=y0OQhX2S0KQ]

Dans la même formation, Leo Tardin a poussé ses expérimentations sonores au maximum au Cully Jazz festival. Rencontré au Buffet de la Gare de Lausanne quelques jours avant que ne démarre sa tournée suisse. Léo Tardin fait le point.

Votre dernier album, «Smooth Danger», semble encore plus expérimental que les deux premiers?
Leo Tardin. J’ai déménagé à Berlin pour créer ce nouvel album. J’avais besoin d’une nouvelle source d’inspiration. J’ai passé plusieurs années à New York. J’ai évolué au sein de la scène jazz. Là j’ai effectué un changement de décor et d’ambiance radical ! J’ai enregistré à la Funkhaus de Berlin. Cette grande bâtisse-bunker abritait les studios de la radio allemande. Il s’en dégage une ambiance très industrielle. Les couloirs étaient tellement grands qu’on a songeait à utiliser une trottinette pour aller aux toilettes! L’album est plus produit, il est empreint d’un humour noir un peu grinçant. Mais maintenant, j’ai déjà évolué vers une autre direction : revenir à une forme de piano plus universel, revenir à quelque chose de plus essentiel, sans travail de sound design.

Vous collaborez avec Black Cracker et Mike Ladd. Pourquoi ces deux slammers-là en particulier ?
Leo Tardin Je voulais amener une dimension de plus à cet album. Il y a une énorme scène de slam et de poésie à New York. Je m’y rendais régulièrement. J’appréciais beaucoup ce qui se faisait sur scène, mais je ne trouvais pas mon compte au niveau des textes. Tout le monde me parlait de Black Cracker, mais il était très difficile à joindre. Le genre de personne qui n’a pas de téléphone et pas d’adresse fixe. Finalement nous nous sommes rencontrés. C’était vraiment le choc des cultures : moi le petit blanc qui vient du jazz et lui le Noir d’Alabama issu du milieu des arts visuels et du slam. J’ai tout de suite adoré ce qu’il faisait. Ça allait plus loin. Son univers est plus abstrait. Il est incroyablement fort au niveau de la forme et il a un charisme dingue. C’est lui qui m’a ensuite présenté Mike Ladd et Karsh Kale.

Dès la sortie de votre premier disque, certains de vos morceaux ont été téléchargés à plus de 40’000 exemplaires sur ITunes. Comment expliquez-vous ce succès numérique ?
Leo Tardin Je n’ai eu qu’un morceau «Starlite» qui a été un succès en termes de téléchargement. Je ne sais pas pourquoi. Le fait que je sois sur le label ObliqSound, qui était alors très présent aux Etats-Unis a très certainement aidé. Cela dit la vie de la musique sur Internet est parfois drôle. J’ai un autre morceau, «The Race», un morceau instrumental batterie-piano, pas forcément super facile d’accès qu’on retrouve sur pas mal de vidéos de vacances de particuliers. Je ne sais pas comment il a atterri là, probablement à cause d’un «free download». C’est drôle de voir un morceau créé dans sa chambre à coucher à New York se met soudain à vivre sa vie. Sur mon dernier album, il y aussi ce morceau «Infidel». Il a inspiré à une artiste berlinoise une vidéo entière de dessins. J’ai trouvé ça génial.

[youtube=https://www.youtube.com/watch?v=3oZhG12zZAU]

Grand Pianoramax on Tour
(Leo Tardin : keyboards, Black Cracker (vocals, Dom Burkhalter (drums)

Vevey, Espace Guinguette, 15 novembre
Zurich, Exil (avec en invité spécial Mike Ladd), le 17 novembre
Bâle, Erster Stock, le 18 novembre
Nyon, Usine à Gaz, le 19 novembre
Milan, Cox 18, le 25 novembre
Sierre, Hacienda, le 26 novembre
Berlin, Kantine am Berghain, le 3 décembre

Ingrid Lukas: coeur à choeur

Quand on entend pour la première fois la voix d’Ingrid Lukas, on peine à la situer dans la panorama suisse: onirique, évanescente, elle prend parfois les contours d’une langue incompréhensible (du romanche? Une langue inventée?). On pense à Björk avec un ancrage acoustique, jazz ou traditionnel et parfois même classique. L’explication est simple. Ingrid Lukas est née en Estonie et réside en Suisse depuis l’âge de 10 ans. De sa terre d’origine, elle a gardé le goût du chant. En Suisse, elle a peaufiné ses talents de pianiste classique et de composition au conservatoire de Zurich. Elle rencontre le musicien Nik Bärtsch alors qu’elle vient de finir ses études. Celui que l’on a étiqueté Monsieur «zen-funk» (!) lui offre son premier enregistrement sur son label.

Aujourd’hui, Ingrid Lukas vient de terminer son deuxième CD avec son propre chœur et des cordes. Le désormais incontournable Valgeir Sigurösson (arrangeur du dernier disque d’Olivia Pedroli, mais surtout de Björk, Coco Rosie…) y a dirigé les opérations. Ingrid Lukas nous résume ses choix en trois questions.
En quoi votre nouvel album est différent du précédent?
Ingrid Lukas. J’ai fait «We Need to Repeat» alors que j’étais très jeune. Un premier album est un point de départ pour un artiste. On y va et on regarde ce qui se passe. Ce n’est pas un acte très réfléchi. La seule chose qui me préoccupait alors était de ne pas trop «charger» le disque. En allemand on dit: «wenig ist genug». Pour le deuxième CD, j’avais plus d’idées. L’été dernier, j’ai été mandatée par la ville de Zurich pour un projet original qui devait avoir lieu pendant l’été. J’ai alors décidé de monter mon propre chœur et de travailler avec des cordes. Mon nouvel album s’inscrit dans la continuité de ce projet.
Pourquoi avoir voulu travailler avec un chœur?
Ingrid Lukas. Je m’inspire beaucoup de la musique de mon pays. L’Estonie n’est indépendante que depuis 1991. La culture détient une place très importante dans notre société. Nous sommes un peuple de chanteurs. D’ailleurs, ma mère chante dans mon chœur. Quand j’ai commencé à écrire de la musique pour chœur et à l’intégrer dans ma musique, j’ai trouvé ça très passionnant. Parfois je réarrange des morceaux traditionnels, mais le plus souvent j’écris ma propre musique que je chante en anglais et en estonien.
Votre musique évoque un univers aux confins de la réalité et de l’imaginaire. Comment l’avez-vous élaboré?
Ingrid Lukas. Je compose mes propres chansons depuis que je suis adolescente. A un âge où on se pose beaucoup de questions. Composer m’a permis de formuler des choses que je ressentais plus ou moins inconsciemment. Mon inspiration me vient toujours du cœur. Je raconte des histoires de tous les jours qui font état de ce que je vois et je sens. Et ces histoires me conduisent souvent vers un monde imaginaire.

La prochain album d’Ingrid Lukas paraîtra chez Universal. Vernissage du CD à Zurich, Club Exil, le 28 octobre. A Mannheim, Enjoy Jazz Festival (D), le 31 octobre. A Graz (A), le 2 novembre. Tournée estonienne du 24-28 novembre. Infos www.ingridlukas.com

Moins de miel, plus de rage…

Honey For Petzi est l’un des secrets les mieux gardés de la musique suisse. La formule est galvaudée, mais s’applique particulièrement bien à ce groupe romand qui a fêté il y a peu la sortie de son sixième album. Un succès d’estime unanime, mais un développement de carrière international encore confidentiel.Leur passage aux Eurockéennes de Belfort le 3 juillet pourrait changer la donne. Pour les lecteurs non suisses de ce blog, précisons que Petzi est un petit ours, héros d’une bande dessinée danoise que tous les enfants suisses ont eu au moins une fois entre leurs mains.

Christian Pahud (batterie), Philippe Oberson (basse) et Sami Benhadj (guitare) se connaissent depuis le secondaire. Tous trois ont passé par les bancs de l’ECAL, l’école d’art de Lausanne. Pendant des années, ils se sont amusés à façonner un rock expérimental, essentiellement instrumental, inspiré de la scène « math-rock » américaine. Après une absence de plusieurs années, ils reviennent aujourd’hui avec «General Thoughts and Tastes», un disque de chansons pop qui malaxe rythmiques décalées, grésillements, sonorités étranges et chœurs hauts perchés.
Quant à l’énergie de ce combo sur scène, il reste 100% rock. Jugez plutôt sur ces 40 secondes de concert volées à l’Amalgame en mai dernier!

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=RtTh-jFylB8]

 

Explications du phénomène avec Philippe Oberson.

Comment avez-vous conçu «General Thoughts and Tastes»?
Philippe Oberson Ce disque est la synthèse de tout ce que nous avons fait. Jusque-là, nous nous avions surtout travaillé de façon instrumentale ou avec des images lors d’installations vidéo. En décidant d’introduire la voix comme un élément à part entière, nous avons dû apprendre à manipuler les morceaux dans tous les sens. Pour chaque morceau, nous avons fait beaucoup de versions intermédiaires. L’idée était que la voix soit complètement intégrée à la musique et non pas juste «posée» dessus.

Comment faites-vous sur scène?
Philippe Oberson Nous avons désormais intégré au groupe Michel Blanc qui chante et joue de plusieurs instruments. Sur scène, on passe d’un instrument à l’autre. Les gens qui nous connaissent bien ne sont pas encore habitués aux nouveaux morceaux. Mais un nouveau public se profile.

Comment avez-vous conçu vos textes?
Philippe Oberson Nous ne voulions pas faire du songwriting ou quelque chose de trop narratif. Parfois ce sont des films d’anticipation ou de science-fiction qui m’ont inspiré. Parfois j’évoque juste des suites d’images qui défilent. J’ai choisi de ne pas faire de textes en français pour éviter que le projet ne parte dans une autre direction.

CD: Honey For Petzi, «General Thoughts and Tastes» (Two Gentlemen/Dist européenne Differ-Ant)
En concert aux Eurockéennes de Belfort le 3 juillet à 19 h.

Hell’s Kitchen, au four et au moulin…

Comme à son accoutumée, Hell’s Kitchen a concocté son nouvel album dans les cuisines du diable. Du Mississipi à Genève, ces trois-là déclinent leur recette bien particulière, loin des clichés du genre. Un nouvel opus sur le label Dixiefrog, la référence français en matière de blues et quelques dates cette semaine dans l’Hexagone. Après deux shows radio dont un à France Inter écoutable ici , ils partent à l’assaut de la France avec des «vrais» concerts aux Trois Baudets à Paris, le 25 mai et à la Péniche à Lille, le 26 mai. Avant ça, ils se sont pliés au jeu de l’interview.

Comment avez-vous conçu ce quatrième album ?
Bernard Monney Nous adorons le blues, mais on en a marre de cette façon de le jouer avec des solos de guitare insupportables. Ce qui nous plaît dans le blues, c’est le côté, minimaliste, touchant, espacé. On a l’impression que le rythme part des battements du cœur. Dans les campagnes du Mississipi, les musiciens jouaient avec trois bouts de ficelle et ils arrivaient à reproduire les sons du sifflement d’un train !

Le blues vient du Sud des Etats-Unis. Vous êtes suisses. Comment vous positionnez-vous par rapport à ça ?
Bernard Monney Il n’est pas nécessaire d’être originaire d’une région pour jouer le style de musique que l’on aime. C’est comme les groupes d’afrobeat ou de reggae. Cela dit, quand on joue à l’étranger, le public est surpris. Il trouve ça exotique. Je pense que le fait d’être Suisse, d’être au milieu de l’Europe nous permet de ressentir toutes les influences qui nous entourent. C’est en tout cas un de nos objectifs.

Cedric Taillefert, batteur et percussionniste, joue avec tout ce qui lui tombe sous la main ?
Bernard Monney Il s’est constitué sa propre batterie avec certains des éléments usuels, mais aussi un tambour de machine à laver, un poubelle… A intervalles réguliers, il amène un nouvel élément pour perfectionner son instrument. En studio, il travaille également avec un énorme conduit de ventilation. Malheureusement, cette partie-là est intransportable. Sur scène, il joue donc avec les sons échantillonnés de ce conduit.

Vous venez tous les trois d’univers musicaux très différents ?
Bernard Monney Le contrebassiste Christophe Ryser est un punk déguisé en jazzeux. Cédric Taillefert a appris à jouer dans les fanfares. Puis il a découvert le jazz. Ce n’est qu’adulte qu’il a commencé à s’intéresser à des trucs plus minimalistes, extrêmes. Il a fait le chemin inverse de celui que l’on emprunte habituellement. Moi je viens du hard rock et du punk. Le dénominateur commun entre nous trois, c’est le blues.

Sur ce disque, il y a pour la première fois une chanson en français. Pourquoi ?
Bernard Monney L’anglais est une langue belle et ronde. Elle se prête évidemment très bien pour chanter le blues. Mais j’ai un problème avec l’anglais, tout simplement parce que ce n’est pas ma langue. En même temps si on cherche à faire des paroles similaires à celles du blues rural, c’est affreux. J’ai donc choisi de parler un français approximatif, celui d’un paysan du début du siècle qui descend à la ville et qui se fait complètement arnaquer. Je voulais surprendre.

Plongée dans le cerveau de Malcolm Braff

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=wfvUIZHabPg]

Malcolm Braff sort d’un marathon d’un nouveau genre. Le 14 mai, dans le cadre de la nuit des musées, il s’est intégré à l’exposition «Bruits» du MEN (Musée d’Ethnographie de Neuchâtel) pour un gigantesque concert solo de 12 heures. Plongée dans le cerveau du maestro du piano qui prépare également la sortie d’un nouvel album en trio sur le prestigieux label Enja.

Comment est venu l’idée de ce projet de marathon de piano ?
Malcolm Braff Le MEN  a pris contact avec moi pour une performance dans le cadre de la nuit des Musées. Je leur ai proposé un concert de midi à minuit. J’avais déjà fait ce genre d’expériences en plein air. À l’extérieur, je suis nourri par les bruits de la vie : une voiture qui passe, le bruit du vent. Je me sens porté par cette énergie environnante. Au MEN, vu la météo, on a dû prévoir le concert à l’intérieur. J’appréhendais un peu. Je savais que je devrais trouver l’inspiration en moi-même et non à l’extérieur. Ce fut moins contemplatif et même très intense.

Vous avez choisi de jouer sur un piano à queue plutôt que sur les synthétiseurs où l’on a l’habitude de vous voir jouer?
Malcolm Braff Je ne pourrais pas envisager de faire ça avec des synthétiseurs et un ordinateur. Ce n’est pas inspirant. Pour ce genre de performances, j’ai besoin d’être dans un rapport physique et pas mental. J’aurais pu concevoir autre chose: par exemple, recréer mon atelier, mon studio au sein de l’exposition «Bruits». J’aurais ainsi été pendant 12 heures un nouvel objet sonore à observer.

Comment se prépare-t-on à une expérience de ce type ?
Malcolm Braff Je ne me prépare pas. Je dors bien avant, c’est tout. Je ne prévois pas de répertoire non plus. Ce serait l’enfer. J’avais pris avec moi, des partitions, un crayon, une gomme. Ça aurait pu être une option de composer. En fait, je n’ai fait que jouer. J’ai fait une pause toutes les 6o à 90 minutes de 5 minutes et je me suis arrêté à deux reprises un peu plus longuement pour manger.

Comment vit-on ce genre d’expériences ?
Malcolm Braff C’est vraiment une plongée, une méditation.  Je suis parfois interrompu par des pensées d’ordre physique. Je sens des crispations – par exemple dans le dos ou dans les doigts –  qui m’indiquent qu’il faut m’arrêter. C’est important de s’écouter car une tendinite ou problème de ce type peut très vite survenir.

En quoi est-ce important qu’il y ait un public ?
Malcolm Braff Je suis beaucoup trop flemmard pour faire ça tout seul dans mon atelier !  C’est le public qui génère la performance. Pendant ce concert, je me suis souvent senti dans une bulle. Mais le public génère et valide tout.

Et après, comment se sent-on ?
Malcolm Braff Je suis extrêmement bien. Il y a une fatigue physique certaine, mais le corps est éveillé, vibrant. Un peu comme après une longue balade en montagne. Une balade sans effort, mais d’une longue durée. L’énergie est très haute. D’ailleurs je mets longtemps à m’endormir. Après le concert, je peux interagir avec les gens sans problème, mais c’est comme si je percevais tout ce qui se passe à travers un voile.

Piano sous toutes ses formes

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Le pianiste Marc Perrenoud se prépare à enregistrer un nouvel opus en trio avec ses complices Cyril Regamey (batterie) et Marco Müller (basse). Son précédent opus, «Logo», dans cette même formation avait été une des meilleurs ventes de jazz en Suisse l’année de sa parution (2008). Sobre, classique et romantique. Rencontré au Cully Jazz Festival, Marc Perrenoud explique son approche du piano.

Vous n’avez pas trente ans et vous travaillez déjà à la réalisation d’un troisième album sous votre nom?

Marc Perrenoud Je n’ai jamais vraiment joué les sidemen. Sitôt mes études terminées, j’ai travaillé à mes propres projets. En solo, en duo et en trio. C’est drôle: quand j’ai fait un disque en duo avec Sylvain Ghio (piano-batterie), les gens trouvaient ça bizarre et un peu dérangeant. Maintenant que je fais un trio, on me reproche parfois de ne pas être original.

Qu’est-ce qui vous plait dans ce format trio?

Marc Perrenoud C’est le plus petit groupe qu’on puisse imaginer. C’est ça qui intéressant. Notre trio, s’inspire du jazz américain, mais aussi de la musique classique. Mes deux parents sont des musiciens classiques et j’ai commencé par faire du piano classique. Ce n’est qu’ensuite que je me suis tourné vers les musiques improvisées, puis le jazz. Nous proposons des compositions originales. Mais nous aimons aussi reprendre des classiques. Je dirais même parfois des archétypes du jazz, comme «Alone Together» qui figure sur la compilation Swiss Vibes. C’est un morceau des années 30, complètement éculé qui se joue dans toutes les écoles de jazz. Ces morceaux chargés d’histoire sont des défis qui nous stimulent.
Quels sont vos autres projets?

Marc Perrenoud Je travaille avec Piano Seven. Faire de la musique entre pianistes, c’est quelque chose qui n’arrive jamais. C’est excitant, c’est inspirant. Le groupe va fêter ses 25 ans en 2012 et je suis son plus jeune membre. François Lindemann a deux fois mon âge. Ça aussi c’est intéressant: travailler avec des gens qui ont une autre approche de la musique, qui ont connu la musique différemment. C’est à la fois une richesse et un partage. J’ai aussi été mandaté par deux producteurs de la Radio Suisse romande pour être le pianiste, arrangeur et coordinateur artistique d’un spectacle qui va raconter l’histoire du jazz en une quinzaine de pièces, en grande formation et avec un acteur-narrateur ainsi qu’un couple de chanteurs. Je ne peux pas en dire beaucoup plus car nous en sommes encore aux prémisses.

Comment la musique suisse s’exporte-t-elle?

Pas forcément facile quand on est Suisse de percer sur le marché francophone (pour les romands) ou germanophone (pour les suisse allemands). Swiss Music Export, organisme créé en 2003, a pour mission d’aider à la diffusion des groupes les plus prometteurs sur ces deux importants marchés européens. De retour du Printemps de Bourges, Marc Ridet, responsable de l’antenne francophone, nous explique les grandes lignes de son action:

Marc Ridet, responsable du bureau francophone SME

Chaque année, un groupe suisse est présent aux Découvertes du Printemps de Bourges. Comment arrive-t-il sur ce tremplin?
Marc Ridet: Nous faisons office de sélectionneur pour le Printemps de Bourges en leur proposant trois ou quatre artistes suisses. Nos critères de sélection sont essentiellement:
– que le groupe ait une structure autour de lui: management ou éventuellement label. Cela ne sert à rien d’amener un artiste vers un tremplin s’il n’a pas les moyens de suivre après.

Jean Zuber, responsable du bureau germanophone SME

– que le groupe fasse partie du programme de Swiss Music Export.
Une fois l’artiste choisi, on va communiquer à tous les professionnels

accrédités. Au printemps de Bourges, il y a environ 700 maisons de disques, tourneurs etc. Puis on va essayer de cibler la stratégie avec l’artiste. De voir de quoi il a besoin. Par exemple un agent ou un distributeur français.

Cette année c’est My Heart Belongs to Cecilia Winter qui a été présent au Printemps de Bourges. Concrètement comment s’est-il passé?
Marc Ridet: Dans le cas de My Heart Belongs to Cecilia Winter, cela a commencé à Paléo en 2010. Un journaliste de Longueur d’Ondes qui programme également des concerts à la salle de spectacles des Trois Baudets à Paris a aimé leur concert. Il les a invités au Trois Baudets où nous avons convié un des programmateurs du Printemps de Bourges. Le groupe va également jouer au MaMA qui est un salon de professionnels qui se tient dans le XVIIIè arrondissement de Paris au mois d’octobre.

Quelles sont vos autres actions en France?
Marc Ridet: Nous accompagnons les artistes tout au long de l’année et nous sommes présents dans pluieurs des grands festivals français de rock ou de chansons française: Les Transmusicales, Les Eurockéennes, Les Francofolies et le Festival Alors Chante. Parfois ce sont les programmateurs qui font directement leur choix comme c’est le cas aux Transmusicales de Rennes où se sont produits l’an dernier Filewile, Mama Rosin et Oy. Parfois il y a une sélection en amont. C’est le cas pour les Eurockéennes où plusieurs clubs suisses (dont la Rote Fabrik, le Fri-Son, les Docks…) participent au processus de sélection. Cette année c’est Honey For Petzi qui a été choisi. Nous avons aussi un partenariat avec les Trois Baudets qui propose huit à dix concerts de groupes suisses par année.