Le journal de Johann Bourquenez (Plaistow) en Inde, chapitre 3

Chapitre 1: ici
Chapitre 2:

Lundi 25 novembre – 16h50 – Mumbai, hôtel.

Ça devient plus difficile d’écrire, en français et à chaud.

Mumbai (Bombay) c’est 20 millions d’habitants avec une densité de 10.000 hab/km2 (la même que Genève !). C’est dense. Il se passe toujours quelque chose. Un genre de paradis du photographe… Mais je ne fais pas beaucoup de photos, je préfère rester disponible aux moments qui passent.

Hier concert dans un joli club – terrasse, un public plutôt friqué en train de boire des coups l’après-midi, pas vraiment attentif ni intéressé par nos trucs métaphysiques qui demandent d’être à l’écoute. On a fait deux sets.

Dans la nuit d’avant Shrini a écrit, dans la suite de notre conversation, un bon article sur notre concert de Hyderabad. Je poste ça sur facebook…

Que faire avec Facebook, que faire avec le pétrole… Impossible de s’en passer pour vivre dans ce moment bizarre de l’humanité ?

Le soir on boit quelques bières et je parle avec Shrini de la fin de mes années à Toulouse, l’Espagne, le désert, le restaurant, la chine… Je m’entends lui dire un truc d’inspiration franchement bouddhiste : “On prend nos projections et nos interprétations du réel pour la réalité, on croit que c’est du solide, et en fait c’est une illusion, ça ne résiste pas à un changement de point de vue, à certaines expériences.”.

On est rentré en rickshaw, à quatre sur la banquette arrière.

Sommeil difficile, il fait chaud, je flippe un peu de toutes ces maladies tropicales potentielles – on s’est tous fait vacciner avant de partir – je me couvre d’anti-moustique. On entend des rires depuis la terrasse en bas, et après, régulièrement, la sirène des trains. Je m’imagine qu’il en va des trains comme des voitures ici, il faut faire sa place dans le trafic…

Je rêve beaucoup, de tout en même temps, et je ne me rappelle pas de beaucoup de chose en me réveillant.

Aujourd’hui, sur la route entre Pune et Mumbai (4 heures de voiture, avec un bon chauffeur qui ne nous terrorise pas. Je peux même dormir un peu), des paysages magnifiques, des collines, il y a un genre d’herbe jaune et haute qui recouvre tout, même les toits des maisons pas entretenues ou à l’abandon. Les camions sont décorés comme au Moyen-Orient, pleins de couleurs et de dessins. Il y a cette inscription qui revient souvent sur la face arrière et que je ne suis pas sûr de comprendre: “HORN OK PLEASE”. Je comprends beaucoup mieux: “PLEASE KEEP DISTANCE”. Toujours ce trafic incroyable. Il fait chaud.

Il y a des perroquets sur le fil électrique qui passe devant ma fenêtre, on entend des cris d’oiseaux inconnus, et on voit un peu l’océan qu’on a longé en arrivant.

Sur les sets de table du restaurant, des photos de Mumbai à la fin du XIXè siècle. Dans les légendes, des noms d’officiers de police et de gouverneurs anglais qui font plutôt flipper. Et puis ce truc de la modernité, les trams, les voitures, des chevaux et des façades, toutes les villes occidentales ou d’anciennes colonies se ressemblent beaucoup à ce niveau-là. Ça fait un genre de point commun entre Mumbai et Gaillard !

Je m’entraîne à dire oui en hochant la tête de droite à gauche. Et comme je me dis que cette façon de dire “oui” est la même – d’un point de vue “physio-social” – que d’exprimer un rythme, je m’entraîne à groover “à l’indienne”, en hochant la tête sur les côtés plutôt que d’avant en arrière, et c’est pas facile…

Les Indiens sont souriants, et les conversations vont rapidement sur des sujets comme “comment être heureux”. C’est peut-être une clé pour comprendre l’engouement des occidentaux qui adôôôrent l’inde ? Chez nous on est beaucoup plus cynique.

Il y a aussi ces énormes structures de panneaux de publicité à l’abandon, rouillés, qui symbolisent quelque chose d’assez monstrueux. Parfois il y en a un avec une nana dans une piscine, pour vendre un appart de luxe dans une nouvelle résidence ou un téléphone, et c’est encore pire.

Le journal de Johann Bourquenez (Plaistow) en Inde, chapitre 2

Si vous avez raté le chapitre 1, c’est par là!

Dimanche 24 novembre – 10 h – dans l’avion de Hyderabad à Pune

300 personnes au concert de Hyderabad hier, piano droit qui ne tenait pas l’accord au fur et à mesure du concert, Cyril sur un stand de batterie, standing ovation après un concert de 1h30, on signe des autographes et on pose pour les photos…

Discussion intéressante autour d’une bière a l’hôtel à propos de la différence entre l’intensité des concerts et ce qu’on arrive a canaliser sur les disques et les vidéos. Shrini dit, comme beaucoup d’autres, qu’il ne s’attendait pas a ce niveau de quasi transe, ni à voir le public – plutôt conservateur selon lui qui est né dans cette ville – autant réceptif et touché.

Ce matin petit déj excellent, potage de légumes, petites crêpes… Je suis aussi allé au gymnasium transpirer un peu.

Puis taxi pour l’aéroport, toujours cette circulation chaotique. Mais en fait, qui est le plus stressé entre un conducteur genevois et un indien ? Il n’est pas rare par exemple qu’un automobiliste a Genève ACCELERE quand un piéton essaye de passer au rouge, alors qu’ici où tout le monde essaye de passer et klaxonne tout le temps, il semble qu’il n’y ait pas la même expression dangereuse de frustration.

A propos du non port de casque en moto et scooter, on se dit que c’est pour ne pas avoir l’air d’une poule mouillée.

On se demande aussi comment on passe son permis de conduire ici, et à quel moment la police arrête une voiture ou une moto, qu’est-ce qui est vraiment interdit. Shrini dit en plaisantant : “This is true democracy, people really do what they want.”

Le journal de Johann Bourquenez (Plaistow) en Inde, chapitre 1

Johann Bourrquenez ©Alex Naselenko
Johann Bourrquenez ©Alex Naselenko

Du 23 au 30 novembre, Johann Bourquenez, Cyril Bondi et Vincent Ruiz sont en Inde pour y donner six concerts avec leur trio préféré, Plaistow. Le pianiste Johann Bourquenez se prête au jeu du journal de bord. A lire en écoutant ou en réécoutant (puisqu’on ne peut pas se téléporter en Inde) l’excellent dernier opus du groupe, “Citadelle” (lien soundcloud au bas de l’article). Première halte à:

Samedi 23 nov – 11h10 – Hyderabad

Nous sommes arrivés hier a Mumbai, vers 1h du matin. un taxi de l’hôtel nous attend comme prévu. Concert de klaxons dès le parking. Circulation assez intense même à cette heure de la nuit. Il fait 15 degrés et l’air est plutôt épais et chargé d’odeurs chaudes.

On dort vite fait 3 petites heures, tous dans la même chambre qui sent la naphtaline. A 5h30, Shrinivas (Shrini) arrive a l’hôtel et nous repartons à l’aéroport pour Hyderabad, première ville ou nous jouons. Shrini sera notre tour manager pendant toute la tournée, c’est la première fois que nous sommes accompagnés tout le temps. Quelques security check, on me dévalise mes deux briquets. Arrivée a Hyderabad, trajet de 30 minutes pour l’hôtel, cette fois un hôtel plutôt business class.

Pendant le trajet, des squelettes d’immeubles pas finis avec leurs échafaudages de bambou, au milieu d’autres immeubles habités, parfois un peu des deux, l’autoroute suspendue qui traverse tout à 10 mètres du sol, des collines en pierres rouge empilées comme par un géant, une circulation dense où tout le monde klaxonne tout le temps. Il pleut un peu. Il fait 20 degrés. Je tue un tout petit moustique dans la voiture. Des motos qui doublent n’importe ou avec trois personnes sans casque, des gens qui traversent la route au milieu de nulle part. Un quartier pauvre juste avant d’arriver. Il y en a un juste à côté de l’aéroport de Mumbai, on voit les baraques par le hublot de l’avion qui décolle.

On mange un peu, je n’ai pas faim alors que tout a l’air très bon, j’ai l’impression d’entendre un choeur d’Européens en train de dire: “Ah, j’adore l’Inde, c’est incroyable, et puis la bouffe c’est incomparable, etc…” puis on a une sieste jusqu’à 15 heures, puis repas, puis soundcheck à 16, puis repas, puis concert à 19h30. Ce soir on est le seul groupe. Je fume une cigarette devant l’hôtel en regardant et en écoutant la rue, puis les peintures sur les murs. Tout est dense, pourtant c’est une “petite” ville ici, l’air, les sons. Je manque un peu de sommeil et me sens flottant.
J’écris ça. Je n’ai pas encore pris de photo. C’est pas pareil d’écrire. expérience…
Il est 15h30 je vais dormir un peu.

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