Rootwords – “Inappropriate Behaviour” (EP) part. I

Rootwords-She-thumbRootwords puise la source de ses créations dans la culture hiphop. Loin de se contenter de recréer l’actuel ou le passé, le rappeur genevois d’origine américaine et zambienne mêle hiphop et influences éclectiques. Le résultat ? Des univers hétéroclites, entre tendances et old school, guidés par le verbe consciencieusement aiguisé de Rootwords, qui mènent l’auditeur dans un voyage musical aux multiples facettes.

Après avoir présenté son premier album, “The Rush” (en 2014), et les EPs de ses débuts sur les scènes suisses, françaises, italiennes, allemandes ou encore chinoises de renom, Rootwords aborde 2016 avec un nouvel EP au concept peu commun. Composé de six titres qui sortiront au compte-gouttes chaque 25 du mois, “Inappropriate Behaviour” oscille entre titres en solo et collaborations avec des artistes des quatre coins de la planète. Toujours plus ancré dans la lignée des artistes citoyens du monde, Rootwords propose chaque mois sur swissvibes  un nouveau chapitre de cet EP avec ses impressions.

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Pour inaugurer la série, Rootwords offre ce mois le titre “Move” en featuring avec Muthoni The Drummer Queen, énergique et talentueuse artiste kényane. Un beat aux basses prenantes où les flow des deux artistes s’allient pour condamner l’hypocrisie du rap:

« Une des choses qui me dérange le plus dans le rap est la capacité de beaucoup de rappeurs  à être “faux” . Leurs chansons parlent de deal, d’armes à feu, d’assassinats, de proxénétisme, d’argent, de voitures, de putains etc. OK, cela ne date pas d’hier, mais je ne l’accepte quand même pas!

« Move » a donc été écrit avec l’intention délibérée de surprendre mon public. J’ai choisi une instru inspirée du trap, composée par GR! et Hook basés en Suisse, sur laquelle j’ai posé des paroles et flows avec beaucoup d’ironie afin de condamner de tels comportements. Cerise sur le gâteau, j’ai invité une vraie artiste africaine, internationale et combattante du nom de Muthoni The Drummer Queen, pour vous montrer ce qui est vraiment bon.

C’est comme ça que le Hip Hop doit sonner ! »    

Rootwords – “Move” (feat. Muthoni The Drummer Queen) est disponible en téléchargement gratuit sur Soundcloud.

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ELVETT, « Who Shot First ? »

Nouvelle création de la scène suisse romande, le duo Elvett vernira son premier EP, « Who Shot First ? », le 19 décembre prochain à l’Usine à Gaz de Nyon.
Les prémisses Elvett

Né du besoin de renouveau de Lyn M et Alain Frey, créateurs du groupe genevois Aloan avec lequel ils ont écumé quelques unes des scènes phares d’Europe (Paléo Festival, Eurockéennes de Belfort ou encore Printemps de Bourges), Elvett se dévoile comme l’une des révélations musicales suisses de l’année.

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Quelques mois après la sortie de leur premier single, « Home », en janvier 2015, le groupe écume les festivals suisse (Caribana Festival ou encore Rock Oz’Arènes) et s’offre une escapade en France (Les 3 Baudets, Paris) et en Italie (Exposition Universelle, Milan). Son électro-acoustique teintée d’un spectre trip-hop leur a permis de gagner le Swiss Live Talent 2015 dans la catégorie pop et d’aguicher les blog américain et anglais. Leur premier EP, « Who Shot First ? », sera à découvrir sur scène le 19 décembre prochain à l’Usine à Gaz de Nyon.

Le son Elvett

1440x1440sr (1)« So Easy » ouvre les portes de l’univers Elvett. Les premières harmonies donnent le la de ce qui sera la patte du duo. Tirades électro, bercées d’une douce vague qui attire l’auditeur dans une profondeur salvatrice. Si ce premier EP a d’abord été porté en radio par « Home », un titre miroir de cette profondeur où le groove est tiré en longueur et l’eurythmie envoûte, « Who Shot First ? » ouvre également une voie généreuse à des envolés rythmiques portant leur son dans un cosmos organique aux multiples facettes. Les percussions incarnent une précision saisissante, invoque le tribal et, d’un geste aiguisé, transporte leur musique du calme hypnotique à la ferveur salutaire. Un grain de l’imaginaire cinématographique marque. La musique d’Elvett image le son. Ce n’est pas un hasard si leur patte a été choisi pour orner le film suisse « Sweet Girls ».

L a voix Elvett

Fil conducteur du voyage, la voix de Lyn M guide de la chaleur caractérielle de son timbre. Une chaleur à la fois douce et puissante. Une puissance à la fois subtile et déconcertante. La couleur, le maniement de la note, l’intonation des mots ; quelque chose de soul glisse à l’oreille. Délicatement suggérée, cette soul s’efface parfois au profit d’effluves aérienne. L’ornement vocal agit tantôt comme leader du récit harmonique, tantôt comme compagnon de voyage.

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« Who Shot First ? » pose les fondations d’un univers musical où chaque élément est mesuré avec attention et où l’osmose règne en maitre. Sonorités fraiches, électro et acoustiques à la fois, sèment les graines d’une formation prometteuse dans l’air du temps.

Disque

« Who Shot First ? » est disponible sur iTunes, Amazon et Spotify

Concerts
Nyon (CH), Usine à Gaz, 19 décembre 2015 (Vernissage EP)
Genève (CH), Meyrin, salle Antoine-Verchère, 29 janvier 2016
Audincourt (FR), Le Moloco, 30 janvier 2016
Zurich (CH), Moods, 11 février 2016
Chamonix (FR), résidence à la maison des artistes du 8 février au 06 mars 2016

Les Transmusicales font la part belle à quatre groupes suisses

Ce soir, au mythique club Ubu de Rennes, quatre groupes suisses – et pas des moindres – sont à l’affiche!

Grand CannonLa playlist ci-dessous vous permettra d’en découvrir trois. Seul Grand Cannon, un trio dont les membres (plus proches de la soixantaine que de la vingtaine) ne sont pas forcément des adeptes de soundcloud, n’est pas inclus dans notre playlist. La vidéo ci-dessous saura toutefois vous convaincre de l’efficacité de leur blues déjanté et humoristique emmené par le Chicagoan Zach Prather

FlexFabQuant aux trois autres sélectionnés au grand rendez-vous des musiques actuelles françaises, leur jeunesse n’a d’égal que leur détermination et leur feeling. Justement: le Neuchâtelois FlexFab s’est fait remarquer dès la sortie de son premier EP sur l’excellent label Feelin Music du beatmaker Chief. Son univers musical sombre, des basses transperçantes et un hip hop bien méchant a déjà été récompensé aux Swiss Live Talents et au M4music, FlexFab est du genre à tout faire tout seul, armé de ses seules machines et platines. Bon chance pour cette conquête de la Bretagne!

 

KlausJohannGrobe2Klaus Johann Grobe, dont notre collaboratrice anglaise, Debra Richards est une fan, ne séduit pas que les British. Ce trio alémanique associe orgue, guitare et rythmiques binaires pilonnées et semble collectionner les passages dans les festivals cultes (Bad Bonn Kilbi, For Noise, Great Escape et aujourd’hui les Trans). Psychédélique, romantique, imprégné de krautrock, Klaus Johann Grobe chante majoritairement en allemand et est passé maître dans l’art de soupeser les genres et les influences pour façonner un son et une musique très prenante.

Chikitas_1Quant aux Genevoises des Chikitas, elles marient, elles, les életrochocs musicaux; en particulier les intros douces, presque mélancoliques et une déferlante punk. Beaucoup de bruit et de fureur orchestrés par deux charmantes jeunes femmes, respectivement, chanteuse-guitariste et batteuse-choriste. Leur premier album «Distoris Clitortion», est paru en 2014 sur le label Rough Trade.

Et pour tous ceux qui ne seront pas aux Trans ce soir, petite séance de rattrapage via notre playlist!

Grand Cannon, Klaus Johann Grobe et Chikitas seront en concert aux Transmusicales de Rennes, jeudi 3 décembre.

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A la découverte des voyages de Verveine

Après avoir été l’une des révélations des Transmusicales en 2014, Verveine s’est imposée au Printemps de Bourges cette année et vient d’annoncer sa participation à la Mecque du rock européen,  Eurosonic au mois de janvier prochain. En attendant Verveine donne encore quelques concerts en France et en Suisse d’ici à la fin de l’année. Ne la manquez pas!

Un objet qui en tape un autre. Une cadence qui s’établit. Vingt secondes où ce rythme se répète et attire subtilement l’auditeur dans l’atmosphère si particulière de cet album sobrement nommé « Antony ». Petit à petit, d’autres éléments rejoignent la bulle. On se retrouve projeté dans un univers aux contours électro, au tempo envoûtant. Le verbe s’envole dans un nuage lyrique, porté par une vague organique et cosmique.

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Derrière cette création aussi étonnante que savoureuse se cache Verveine, un talent nourrit au bouillonnement artistique de la petite ville de Vevey, au bord du lac Léman. Après une formation au chant et au piano, Joëlle Nicolas, de son vrai nom, se tourne vers l’électro. Réelle autodidacte, elle se familiarise avec les boîtes à rythmes pour en faire ses instruments de prédilection et développe sa patte musicale sur scène. « La musique me suit depuis que je suis gamine. C’est quelque chose de très intuitif et ça a été très naturel pour moi d’aller explorer des choses musicales et sonores. Je n’ai pas cherché à créer dans un style musical précis. Je fais ce qui me plaît et le résultat est ce qu’il est ».

Un effet domino

verveine_2_verticalEn septembre 2013, la sortie de son premier album, « Peaks », marque l’aboutissement de cette évolution et une étape importante dans la carrière de Verveine, en Suisse, mais aussi en France. « Il y a eu un effet domino positif : la sortie de « Peaks », ma participation à l’Opération Iceberg et mon concert au Paléo Festival qui m’a permis de rencontrer ma bookeuse française ». Album de qualité et bon timing lui ont ainsi permis d’attirer l’ouïe des programmateurs des Transmusicales de Rennes qui l’invitent pour leur édition de 2014. Ce concert lui ouvre d’autres portes.

«Les Transmusicales ont été un événement majeur. Libération a ensuite publié un très bel article. J’en ai été la première surprise. A partir de là, les autres médias se sont intéressés au projet. Je suis très heureuse de ces retombées médiatiques mais je me protège également. L’essentiel n’est pas d’apparaître dans la presse mais de faire un bon son ». Libération et Les Inrocks offrent une pléiade de critiques les plus flatteuses les unes que les autres. Loin d’un effet de mode éphémère, Verveine parcours les planches suisses et françaises à la rencontre de son public. En 2015, un mois à peine après la sortie de son deuxième album,« Anthony », son passage au Printemps de Bourges confirme son succès grandissant et attire la plume du journal Le Monde.

“Je sors mon projet et le laisse vivre là où il peut évoluer”

Verveine se réjouit de ce succès naissant tout en avançant au rythme de ses harmonies : « Ce projet est potentiellement extensible à n’importe quel territoire. Cela peut être la Suisse romande, l’Europe ou le monde…Voir qu’en une année et demi il y a eu la France et la Suisse, c’est génial. Mais ce n’est pas un but, mais cela ne peut que me donner confiance. Je sors mon projet et le laisse vivre là où il peut évoluer ».

Fin 2015, c’est au coeur du MaMA à Paris – haut lieu de rencontre des professionnels de l’industrie musicale – que la Veveysanne a posé ses machines. Signe de reconnaissance de la profession, cette participation à ce festival visant, entre autres, à faire connaître les talents en phase ascendante, lui a permis d’asseoir un peu plus sa place de « révélation à surveiller » dans le paysage musical suisse et  français. Sa sélection à Eurosonic au Danemark le 14 janvier prochain la positionne désormais sur l’échiquier européen. Une évolution plaisante mais qui devra patienter; Verveine met la scène de côté en 2016 pour se consacrer à la création de son prochain album.

Avec un univers musical qui se détache des codes actuels et qui chatouille le subconscient d’une caresse d’écume cosmique, la patte Verveine s’inscrit dans cette nouvelle génération de musiciens qui n’ont pas peur de repousser les limites harmoniques toujours plus loin, le tout avec une attitude emprunte d’humilité.

Disque

Verveine, Antony (Creaked Records) est disponible sur bandcamp

Concerts

Nantes (F), Stéréolux, le 20 novembre 2015

Brest (F), Kergariou Farm, le 22 novembre 2015

Laval (F), 6par4, le 27 novembre 2015

Neuchâtel (CH), Superette, le 28 novembre 2015

Auxerre (F), Le Silex, le 4 décembre 2015

Lausanne (CH), Les Docks, le 11 décembre 2015

Noorderslag, Festival Eurosonic (Dan), le 14 janvier 2016

 

Bonne nouvelle : les bons pianistes romands se mutiplient!

Malcolm Braff et ses microrythmes, Michel Wintsch et son piano global, habité de sons annexes, Colin Vallon en trio ou en collaboration avec Nicolas Masson (Parallels) et Elina Duni, Marc Perrenoud et son power trio en perpétuelle ébullition, Leo Tardin maître des cérémonies de son grand Pianoramax, Johann Bourquenez, tête pensante de Plaistow (sans oublier le Fribourgeois Florian Favre et d’autres plus jeunes) : le pianistes romands sont légion. D’eux d’entre eux se disputaient les faveurs du public samedi soir au Festival Jazz Onze +.

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Gauthier Toux n’est pas Suisse, mais presque! Français, il a fait ses classes à la HEMU de Lausanne. En combo avec le batteur un brin énervé, Maxence Sibille (un autre Français de Lausanne) et le contrebassiste danois Kenneth Dahl Knudsen, Gauthier Toux jongle entre Fender Rhodes et piano. Il faut dire que le pianiste a beaucoup de choses à dire, beaucoup de territoires musicaux à défricher. Gautier Toux a ici le doigté classique, là un penchant pour l’improvisation jazz, Son trio est traversé par le feu du funk, par l’énergie du hip hop. Il surprend aussi en flirtant avec des rythmiques empruntées aux musiques de danse ou au rock. Avouant avoir été être influencé par Jason Moran ou Eric Legnini, le Gautier Toux trio séduit par son énergie jubilatoire et communicative et sa palette de sons variées. Il faut pourtant s’échapper après 40 minutes de concert : direction la salle Paderewski où Gabriel Zufferey s’illustre lui en solo. Et un concert solo ça se déguste de bout en bout!

“La musique donne une âme à nos cœurs et des ailes à la pensée

©Mehdi Benkler
©Mehdi Benkler

Gabriel Zufferey n’hésite pas à citer Platon sur son site Internet pour proclamer haut et fort son credo: une vision transcendante de la musique et un esprit vif toujours sur le qui-vive.  Samedi soir, le pianiste romand a choisi de placer sa performance sous le haut patronage de Bill Evans auquel il consacre son morceau d’ouverture et de clôture. Depuis qu’il a quinze ans, Gabriel Zufferey est considéré comme le petit génie du piano de ce côté-ci du la Léman. Désormais trentenaire, Zufferey n’est plus seulement un phénomène: il allie aujourd’hui à son intuition, une maturité et une dextérité toujours aiguisée. Couché sur son piano, on ne sait pas vraiment qui de ses doigts, de sa tête ou de son cœur contrôle la performance. Gabriel Zufferey peut caler sa main droite sur boucle rythmique de trois notes jusqu’à friser la saturation pendant que sa main gauche tourne autour de ce trinôme, semble parfois vouloir s’échapper pour de bon, mais n’y parvient jamais. Avec un petit air de professeur Tournesol, Gabriel Zufferey est un personnage et un artiste à la fois. Parfois drôle, parfois lunaire, il est capable d’évoquer  Satie, l’anniversaire de son amie et de jouer avec l’alphabet pour dire que le plus important est que sa musique vient du cœur. Gabriel Zufferey officie aussi dans un trio, Paralog, non moins libertaire, dont le nom  vient du grec paralogos qui signifie absurde…

 

Jonas à bâtons rompus

Portrait2Presque dix ans se sont écoulés depuis son premier album, « Bagages ». Pourtant, la plume du rappeur genevois Jonas n’a pas perdu sa verve. Une plume qui se dévoile aujourd’hui à travers un nouvel album sobrement intitulé « Oxymore ». Une plume précise, où chaque mot est réfléchi et prononcé avec minutie. Une plume qui manie avec tact des thèmes comme l’homosexualité, les dérives du commerce de cacao et de l’esclavage qui en découle ou encore le deuil. Réelle explosion de saveurs musicales, « Oxymore » s’émancipe des contours du hiphop pour exporter le rap de Jonas sur des harmonies voyageuses, entre rock et jazz, orient et sonorités expérimentales. Rencontre.

Peux-tu nous expliquer le choix du titre de ton album, « Oxymore » ?

Jonas Lors de la période de vie où j’ai composé cet album, je ressentais beaucoup de tiraillements intérieurs. J’avais l’impression que chaque position que l’on a, chaque chose que l’on fait, charrie son contraire. Chaque fois que l’on fait quelque chose, on attire son opposé. Cela montre également que tout est un tout. Ces tiraillements intérieurs se retrouvent dans chaque texte. Un oxymore est une figure de style qui rassemble deux termes a priori contradictoires.

Qu’est-ce qui t’a donné le déclic de reprendre la plume, près de dix ans après ton premier album ?

Jonas Je n’avais plus rien à dire. J’ai tout quitté lors de l’enregistrement d’un disque avec le Taxi Brousse Orchestra et l’inspiration n’était plus là. Puis, petit à petit, les choses se sont remisent en place et le besoin de parler et de remonter sur scène sont revenus. Mon épouse m’a alors conseillé d’aller voir le pianiste Maël Godinat. Ensemble, on a commencé à composer des morceaux. Il a signé un peu près la moitié des compositions de l’album. Maintenant j’ai un groupe avec Mathieu Kracher (guitare), Maxence Sibille (batterie), Christophe Chambet (contrebasse) et Cédric Schaerer qui a remplacé Maël (piano).

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Le titre « Génération » donne l’impression d’autobiographie tapissée de critiques de notre société. On sent un basculement dans le texte et dans la musique, juste avant ton couplet sur les années 2000. Mise à part le contexte international de cette époque, est-ce que cela a aussi été, pour toi, un basculement ?

studio3Jonas « Génération » est composé de quatre couplets dédiés à des périodes de vies différentes.  Mais, toute cette période de politique islamophobe, d’hégémonie des USA sur le reste du monde avec l’Europe qui se cache dessous a provoqué des questionnements. Je trouve toujours bizarre de penser qu’on arrive à faire tomber des tours avec des avions sans charges explosives et de retrouver un passeport saoudien dans les décombres. Cela m’a poussé à me renseigner et à user de mon esprit critique. J’ai l’impression que c’est travail insidieux qui vise à amplifier toute cette haine contre les musulmans. Il y a vraiment cette scission dans le monde. Je suis récemment allé au Mali et en revenant on m’a questionné car ce pays est considéré comme terroriste. Au bout d’un moment, on ne sait plus ce qui est terroriste et ce qui ne l’est pas. Si on regarde l’histoire, les résistants face à l’Allemagne nazi étaient considérés comme des terroristes. Si on reprend la définition de la terreur, tout le monde s’y retrouve. Tout est noir ou blanc. Tu es chrétien ou tu ne l’es pas. T’es un noir, t’es un blanc. Ce basculement dans le texte et la musique est peut-être aussi dû au fait que c’est une période où tu commences à devenir vraiment indépendant, à t’assumer seul. Après, ce n’est pas qu’une critique contre la société. C’est une autobiographie qui parle aux gens. Les gens qui ont vécu à la même période que moi, se reconnaissent. C’était une façon de recontextualiser le lieu d’où je viens au travers de références genevoises et parisiennes avec mes vinyles achetés à Tikaret. Je parle aussi de l’arrivé des roms à Genève, de l’arrivé des identitaires. A mon adolescence, tout cela n’était pas présent.

Qui se cache derrière la « Rose des Sables » ?

Jonas C’est un petit homosexuel que j’ai rencontré à Nouakchott (Mauritanie). On était sur un festival de rap où je donnais un atelier d’écriture. Un jeune est venu me voir pour me poser une question. Je m’attendais à ce qu’il me demande comment est la vie en Europe. Mais, il a commencé à me poser des questions sur l’homosexualité. J’ai trouvé cela vraiment touchant. Au bout d’une demi-heure, sentant qu’il pouvait me faire confiance et que je n’allais pas en parler ou le juger, il m’a annoncé qu’il était homosexuel. « Rose » car c’est la couleur qu’on attribue aux homosexuels et « sable » parce que là-bas il n’y a pas de goudron mais du sable partout. Je trouvais que c’était une jolie figure de style pour parler de lui. Son histoire était vraiment touchante car l’homosexualité est très difficile à vivre là-bas. C’est quelque chose de mal vu, que l’on condamne et qui est aussi considéré comme une « maladie » importé en Afrique par les blancs. Là, on parle d’un homosexuel en pays musulman, mais tu peux aussi transposer cette discrimination à un musulman dans un pays islamophobe, à celle d’un jeune juif en 39/45. C’est une question de minorité. Cette rencontre a été un vrai cadeau de la vie et m’a donné envie de parler de son histoire.

Sur le titre « On », tu tires un portrait assez décourageant de notre monde et tu demandes même si cette situation n’est pas de notre faute. Penses-tu qu’on puisse encore changer les choses ?

Jonas Dans « On », j’ai choisi d’utiliser le pronom impersonnel. Des fois je dis, « on nous fait ça » et d’autres fois « on subit ça ». Ce que je trouve intéressant avec le « on », c’est que desfois c’est nous et des fois c’est eux. On ne sait pas qui c’est. Je voulais dire que tout le monde participe. Il y a ce côté où tout le monde se plaint. On a tous un côté Oxymore, on subit tous des choses du système mais, en même temps, on y participe tous. A la fin du titre je questionne même sur l’identité de ce « on » : « C’est qui ce On, ce con, serait-ce moi au final / La farce, le dindon, en phase terminale / Pronom à la drôle de mine, tellement impersonnelle / Qu’il en perd son latin au fond des latrines ». Et j’y fais échos sur « Oxymore » : « Un système qui est la somme de nous-mêmes / De ce que l’on sème, on verra où ça nous mène ». Je pense que le monde dépend de chacun d’entre nous. Mais, quand on est dans ce côté impersonnel et que l’on dit tous « on, on, on, on », on se décharge, on se victimise et on se déresponsabilise.

J’aimerais que tu nous parles un peu d’une phrase du titre « Oxymore » : « Les plus belles roses poussent dans la merde, terreau fertile… »

RefletJonas Le premier exemple est le graffiti (dont je parle d’ailleurs dans le texte) et le hiphop. Regarde le fado, le flamenco, le blues et toutes ces musiques qui ont vraiment la niaque. Elles viennent du ghetto et des lieux où c’était la merde. Donc oui, les plus belles roses naissent dans la merde. Il y a des styles de musiques qui sont nés dans des milieux où l’argent était présent et que je trouve admirable. Mais il n’y a pas cette niaque, cette envie de vivre.

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Comment s’est passé la collaboration avec Gael Faye, Rox et Edgar Sekloka pour le titre « Comportement à Risque »?

Jonas On est pote depuis longtemps. On s’est rencontré à un atelier d’écriture il y a environ sept ans. Quand on les a entendu rapper, on s’est dit : « Wow, vous étiez où ?! Enfin des rappeurs qui assument qu’ils approchent la trentaine, qui peuvent avoir de la technique et des textes touchants ». On s’est senti moins seul. C’était un coup de cœur réciproque, la rencontre de nos frères de plume. Niveau fond, forme, c’est la famille. Pour moi, c’était évident de les inviter sur l’album. J’avais déjà commencé à écrire le titre et quand je leur ai envoyé il leur a tout de suite plus. On a composé le refrain en studio et on l’a gardé. En ce qui concerne le thème, c’est quelque chose que l’on a en commun : comment avancer à contre-courant (dans la société et dans le rap). J’ai été bluffé par leur performance.

D’un point de vue harmonique, c’est un album très riche avec des influences rock, jazz, orientales et des éléments plus expérimentaux comme sur « La Baleine ». Pour moi, le hiphop n’y figure que par suggestions…

Jonas Ce que j’ai gardé du hiphop, c’est le rap. Comme pour les frontières territoriales qui ne m’intéressent pas vraiment, les frontières du hiphop ne m’intéressent pas non plus.

Le tapis musical de cet album est construit de manière subtile et recherché. Quelle était ta volonté musicale première ?

Jonas Je voyais quelque chose de vraiment plus perché avec du violoncelle et pleins d’autres trucs. J’ai beaucoup été influencé par le titre « Be Brave » de My Brightest Diamond qui est l’un des meilleurs  morceaux que j’ai entendu ces dernières années. Finalement, on est revenu vers quelque chose de plus rap. Par contre, j’avais cette envie d’enregistrer tout les instruments en une prise et de reposer les voix après. On a fait des concerts avant d’enregistrer pour permettre aux musiciens de vraiment roder le truc et de s’approprier les morceaux. Pour moi, il fallait de bons textes mais également de la bonne musique.

Avec cet album, tu as posé des mots sur notre époque mais tu as aussi cherché des réponses. Tu comprends un mieux le monde qui t’entoure ?

Jonas Je ne pense pas avoir des réponses mais je pense poser des questions plus précises. Je pense que c’est important de garder des questions ouvertes et de ne pas s’arrêter. « Oxymore » parce que les choses ne sont pas telles que tu le penses. Ces gens qui votent UDC mais qui, sur certains points, sont des personnes magnifiques, ces leaders politiques de gauche qui se comportent comme des connards dans le privé. Dans le titre « Sur les toits », je parle de ce besoin d’aller là où je peux mieux voir les étoiles. Quand tu sors d’un concert, tout le monde est ton pote. Quand tu galères un peu, tu vois comment les gens se comportent avec toi. Chaque chose est vraiment une source d’apprentissage. Je pense qu’on est dans une société qui veut donner des réponses toutes faites. Il faut entrer dans des cases. Mais, on est pas dans une époque où il faut donner ce type d’explications. Il faut rester ouvert au questionnement. Ce disque est une invitation à réapprécier le monde pour ce qu’il est. Il y a aussi le deuil, le deuil de la désillusion. C’est pour cette raison que la pochette à un côté carte de condoléances. Il y a des choses qui meurent. Mais, quand cela arrive, d’autres choses naissent.

Le disque

Jonas, Oxymore (jonasmc.com Dist Irascible)
Jonas Oxymore Bandcamp

Live

Genève, Disco Club (en duo), 30 octobre 2015
Nyon, Usine à Gaz, le 7 novembre
Neuchâtel, Bar King, le 21 novembre
Delémont, SAS, le 4 décembre 2015
Fribourg, La Spirale, le 30 janvier 2016

Swiss autumn vibes

vinyle-musique-f15461T650-650x325Et hop, une petite playlist spotify qui met en avant quelques-unes des sorties les plus excitantes de l’automne. Rock, pop, jazz, rap, electro et même un remix en clôture: laissez-vous surprendre par cette sélection helvétique inédite.

 

Avec dans l’ordre:

  • Plaistow, “Mimas” extrait de l’album Titan
  • Evelinn Trouble, “Never Came around” extrait de l’album Arrowhead
  • Puts Marie, “Hecho en México”, extrait du EP Masoch II
  • Phall Fatale, “The Girls, the Beat” extrait de l’album Moonlit bang bang
  • La Gale, “Nouvelle Pandémie”, extrait de l’album Salem City Rockers
  • Grand Pianoramax, “A little more”, extrait du EP Big Easy avant la parution du nouvel album  du groupe Soundwave le 30 octobre
  • Verveine, “Premier” extrait du EP Antony
  • Aisha Devi, “Remix Mazdâ

Ecoutez, savourez et partagez!

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La Gale fait trembler le Romandie avec “Salem City Rockers”

©Mehdi Benkler
©Mehdi Benkler
Vendredi 18 septembre. 22h30…

L’enclave rocailleuse du Romandie lausannois déborde. La foule est réunie pour prendre le pouls du très attendu nouvel album de La Gale : “Salem City Rockers”.

Une scène brumeuse accueille la rappeuse. Métaphore du soir. La Gale se positionne dans la mouvance du rap qui n’a que faire des illusions dorées.

@Mehdi Benkler
@Mehdi Benkler
Son verbe est brut, miroir des réalités qui parcourent son chemin

N’attendez pas de prose fleur bleue, La Gale attire la conscience civile là où certains tentent de la bercer de chimères.

Rap coup de gueule, rap social, rap engagé. La force d’impact de son verbe, quant à lui, trouve sans doute sa source dans la mixité de La Gale : héritage maternel d’une sensibilité sociale orientale, héritage paternel d’une détermination occidentale sans faille. La brume scénique du soir se dévoile comme élément focalisateur. Écouter plus que regarder. Les rythmes, les harmonies, les mots sont l’importance du soir. Le reste n’est que fioritures.

“Salem City Rockers” ne déroge pas aux lois de l’univers de La Gale

la_gale_cover_by_AMMO_300x300_300Son flow et son verbe ont toujours ce caractère brut si particulier. Les récits ouvrent une porte sur un album plus personnel, tout en restant toujours aussi engagé. Un franc-parler punk qui, allié à l’énervement rap, donne à chacun de ses titres une puissance indéniable.

Produit les beatmakers français I.N.C.H et Al’Tarba, l’univers harmonique de “Salem City Rockers” pose ses racines dans la tradition hiphop et fait la part belle aux samples. Sans rester dans les frontières du déjà-vu, l’album s’autorise des voyages bénéfiques en terres éclectiques. Oud et ambiances orientales enveloppent l’excellent “Petrodollars (avec la participation de la chanteuse Paloma Pradal)“.

Effluves bluesy et rock alliées à la profondeur hiphop donnent toute sa puissance à “Qui m’aime me suive” (téléchargeable pour la modique somme de 1.- sur le bandcamp de La Gale). Dérives aux tendances electro sur “5000 km” (feat. DJ Nix’on).

Attitude punk – héritage du passé. Flow hip-hop – encre du présent
©Mehdi Benkler
©Mehdi Benkler

“Salem City Rockers” reflète une alliance subtile aux couleurs variées, une alliance qui puise une grande partie de sa force dans le rock, une alliance tenue en équilibre par la précision du travail des samples.

Scéniquement, La Gale s’esquisse d’un trait à mi-chemin d’univers qu’on a pas l’habitude de marier. Attitude punk – héritage du passé. Flow hip-hop – encre du présent. Sur scène, l’envergure de “Salem City Rockers” se dévoile corps et âme. La Gale ne fait pas que poser ses tripes sur papier, elle les révèle à chaque mouvement.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=fNDlBiZ-lXw]

Salem City Rockers” est paru le 18 septembre sur Vitesse Records et paraîtra le 2 octobre dans le reste du monde.

Prochains concerts:

Paris (F), Festival MaMA, Le backstage By the Mill, le 16 octobre

Niort (F), Festival En Vie Urbaine, le 17 octobre

Milan (I), Expo Pavillon suisse, le 24 octobre

Tour (F), Le Temps Machine, le 6 novembre

Grenoble (F), salle Eve, le 12 novembre

Salon-de-Provence (F), Le portail Coucou, le 14 novembre

Cenon (F), Le Rocher-de Palmer, le 3 décembre

Castres (F), Le Bolegason, le 5 décembre

Lausanne (CH), les Docks, le 11 décembre

2e Grand Prix de musique suisse: un beau prémisse

10835315_427611730733058_1175974439816194667_oLe Grand Prix de musique suisse propulse au niveau national le travail créatif de nouveaux artistes défricheurs ainsi que celui d’artistes confirmés, des valeurs sûres et estimées, mais pas forcément connues du grand public. L’une des conséquences d’un tel prix est aussi d’ouvrir le débat sur le soutien à la création musicale, la dichotomie entre “créer” et “se faire connaître” et la place de la critique dans notre beau pays.

Dans le règne de l’image qui nous entoure, il ne suffit donc plus d’être talentueux, il faut savoir manier des outils de communication complexes, avoir des stratégies, un look, et une armada de bonnes idées pour sortir du lot. On voit se multiplier les tentatives, pas toujours glorieuses, servant à attirer la poursuite lumineuse ou à l’orienter dans la bonne direction. Un compte Facebook alimenté au quotidien, des photos de presse originales, des vidéos de live à multiples caméras, des présentations d’album scénarisés en plusieurs épisodes… Il faut dorénavant parler et montrer pour se faire entendre.

Me myself & I

En cela, la communication du Grand Prix de musique suisse est symptomatique. Chaque artiste est photographié et interviewé de façon individuelle, on réalise même un clip de type cadavres exquis dans lequel les 15 nominés apportent chacun leur contribution, pour un résultat qui est plus une prouesse de montage vidéo qu’une réussite musicale. Il y a aussi de fortes chances que cette médiatisation (dans tous les sens du terme) représente une sacrée pression. Je n’ai ainsi pas pu m’empêcher de penser, par exemple, que Malcolm Braff, aujourd’hui en proie à une recherche mathématique sur le groove, s’est ainsi retrouvé un peu tôt à devoir parler publiquement d’un sujet qu’il n’est pas encore tout à fait prêt à vulgariser. Il est souvent compliqué pour un musicien de s’exprimer sur ce qu’il est en train de faire, probablement car ce qu’il a à dire se trouve dans sa musique, qui est un langage à part entière.

Et puis, si toute carrière artistique est toujours collaborative, bien que le culte de l’auteur nous fasse parfois oublier le long défilé des noms au générique, une nomination individuelle est particulièrement problématique en Suisse car, faute d’une industrie solide, elle reste bien souvent une histoire d’amitié. Dans quels cas de consciences ce prix peut-il plonger un musicien nominé dont la reconnaissance est essentiellement liée à une histoire de groupe, malgré une carrière en solo? Ça ne doit pas être évident à gérer, ni humainement, ni financièrement.

Voyage voyage

L’une des techniques imparables pour se faire connaître en Suisse est de parvenir à se produire à l’étranger. « C’est tout de suite plus sérieux ! », chantonne notre petit complexe provincial. Avoir quelques lignes dans un grand journal extra-national garantit un intérêt journalistique helvétique sans précédent. Jouer dans un club parisien ou londonien crée un effet bœuf. A son retour, l’artiste se voit couvrir de fleurs et d’opportunités, tel un bon soldat qui aurait bravé tous les dangers pour répandre son influence nationale, désormais reconnue.

Alors quoi ? « Nous n’avons pas de réel terreau musical en Suisse. Il n’y a pas de tradition, le niveau est bas, il y a peu d’émulation, les gens ne travaillent pas assez ». La sentence est lourde et m’a dernièrement été soufflée par un musicien lors d’une discussion générale sur notre problème tout helvétique. Il est vrai que les anecdotes sur des concertistes jouant au morpion sur leurs smartphones durant les répétitions pullulent, et je crois savoir que certains professeurs de nos hautes écoles de musiques sont régulièrement décontenancés par le haut niveau de leurs jeunes élèves internationaux. J’ai aussi souvent entendu dire à propos d’un musicien imprécis ou en retard « à New York, il ne ferait pas vieux ». Parce que, c’est un fait, nos grands musiciens cherchent à s’expatrier pour mieux se confronter et avancer.

Notre petit pays, essentiellement paysan jusqu’au début du XXème siècle, n’a pas vraiment développé de tradition musicale à proprement parler. Il faudrait bien sûr approfondir du côté des musiques folkloriques ou chorales (la Suisse est paraît-il le pays d’Europe où il y a le plus que chorales), mais ces genres sont évincés de la sélection du Grand Prix de musique suisse: exit le renouvellement des genres, on cherche à récompenser les acteurs d’une musique nouvelle.

Alexandrie, Alexandra !

On constate l’émergence un peu partout de propositions de résidences artistiques assez bien dotées, pour plusieurs mois voire une année. Les politiques culturelles encouragent donc ce nomadisme forcé. Les artistes peuvent ainsi s’immerger dans des institutions ici, ou partir à Rome, Londres, ou ailleurs pour travailler dans des conditions à priori en or (logement, petit studio de musique, revenus mensuels, encadrement, etc). Ces propositions ont l’avantage de faire voir du paysage et permettent de rencontrer d’autres artistes et cultures, mais elles ont aussi plein de désagréments cachés : partir de chez soi pendant plusieurs mois demande un effort d’organisation conséquent (sous-louer son appartement, gérer son agenda, ses problèmes de famille qu’une vie d’artiste met déjà passablement à mal au quotidien) ou créent des soucis d’environnement basiques comme déplacer ses outils et instruments de travail, ainsi que toutes les petites habitudes qui vont avec. Essayez donc de faire un trajet au volant d’une grosse jeep automatique et climatisée alors que vous avez l’habitude de conduire une petite Punto manuelle les cheveux au vent, vous verrez, c’est déjà tout autre chose.

Il y a aussi ces nouvelles velléités de curation, qui tentent de créer des rencontres artistiques improbables (entre art et science, par exemple, histoire de confirmer la validité d’un discours en rendant plus sexy l’autre), ou entre un plasticien officiant sur imprimante 3D, une harpiste fan d’art brut et un historien en pleine thèse sur les mosaïques de la Grèce du IVe siècle avant J-C pour qu’ils fassent quelque chose ensemble… Ces résidences sont certes de belles expériences, de celles qui vous remplissent des beautés que la nouveauté peut offrir, mais qui déboussolent complètement. Elles créent un dépaysement qui, s’il est séduisant, n’est pas toujours fécond. Beaucoup s’y essaient pour voir, mais rares sont les artistes qui parviennent à être vraiment productifs dans les circonstances et le laps de temps impartis. Comme tout le monde, ils travaillent pour la plupart mieux en terrain connu, car leur tâche est justement de passer au tamis une matière qui se cache sous la surface pour, si tout va bien, y trouver quelques pépites.

Bravo Heinz Holliger !

05ae65b2939caa11be6cbb32bfafbdac_f190Le rideau vient de se lever, j’apprends que le hautboïste Heinz Holliger est l’heureux lauréat de ce 2e Grand Prix Suisse de musique à l’heure de terminer ce papier. Un prix plutôt à valeur honorifique donc. Vous trouverez plus d’infos sur ce grand monsieur sur wikipedia  ainsi que sur le site du Grand Prix de musique suisse .

Il faut donc en finir avec cet article décidément trop long pour les standards d’Internet par une dernière mise en perspective :

La critique journalistique se réduit comme une peau de chagrin

De sommaires comptes rendus ou des “copier-coller”  de dossiers de presse éclipsent gentiment la critique, la faute probablement au manque d’espaces rédactionnels culturels dans les quotidiens et à la mort de la presse spécialisée suisse. La désormais incontournable question de la rentabilité croissante avec son lot de contraintes d’honoraires et de temps de travail malmène les médias. L’idée de subventionner la rédaction culturelle dans la presse fait d’ailleurs actuellement débat.

Les artistes, quant à eux, s’épuisent dans la visibilité à tout prix. Ce manque d’espaces de réflexion est aussi une conséquence de la rencontre entre un secteur nouvellement précarisé (la presse), et le récent essor économique d’un autre (le milieu culturel), l’un bataillant pour sa survie, l’autre ayant d’ores et déjà tant mangé de vache enragée qu’il n’est plus question de déplaire noir sur blanc. Lecteurs et spectateurs prennent ainsi l’habitude de survoler de petites évocations et, pire, de s’en satisfaire.

Or il fut un temps où les choses étaient autrement plus conséquentes de part et d’autre. Lorsqu’une proposition artistique pouvait chambouler tout un système de pensée, et qu’une critique était à même d’en relever soigneusement les problèmes. Il en résultait un jeu d’échange qui dynamisait à la fois rédaction et création.

Si un semblant de solution vibre quelque part, il me semble qu’il se trouve dans un ralentissement, un travail de fond(s) qu’amorce ce Grand Prix de musique suisse en rappelant que, tant pour les artistes que pour le public, une proposition artistique n’est pas un simple divertissement. Reste encore à partir de ce prémisse pour approfondir la réflexion et le soutien à la musique suisse.

2e Grand Prix suisse de musique: Vous avez dit Byzance?

10835315_427611730733058_1175974439816194667_oEn attendant la remise du Grand Prix suisse de musiques qui aura lieu le 11 septembre à Bâle, Swiss Vibes poursuit sa réflexion sur le statut et le quotidien du musicien en Suisse. Le deuxième chapitre de cette série se penche sur le délicat équilibre entre rendement et création auquel ce dernier est confronté.

Être nominé au Grand Prix de musique suisse et recevoir 25’000 CHF, c’est beaucoup. Cela équivaut plus ou moins au financement d’un album autoproduit, ou à la grande partie du salaire annuel qu’un musicien peut espérer en ne vivant que de sa musique, c’est-à-dire sans travailler « à côté ».

En Suisse, un musicien qui gagne 3’000 CHF par mois peut s’estimer privilégié et, c’est chose rare dans les musiques actuelles, jazz, électroniques ou expérimentales (la filière classique est un peu à part, grâce aux orchestres, à un public plus aisé et un statut mieux établi que dans les autres genres). Alors vous imaginez, les 100’000 CHF du lauréat, c’est Byzance ! Une somme bienvenue pour s’acheter un instrument ou du matériel de travail dont on a besoin depuis un moment, financer une partie d’un nouveau projet, éponger des arriérés, et éventuellement s’offrir quelques semaines de travail artistique sans souci d’argent.

Ma petite entreprise…

En plus de la reconnaissance dont ils font preuve, les montants qu’offrent le Grand Prix suisse de musique dépassent largement les soutiens d’ordinaires attribués par un organe de subvention pour un projet musical. La musique, ça coûte cher. Son financement provient majoritairement de papa et maman ou diverses magouilles en début de carrière, puis de soutiens qui s’obtiennent avec de fameuses « demande de sub’ » faites aux villes et cantons de résidence, à la Loterie Romande (que ferait-on sans elle !) et à plusieurs fondations privées.

Ce sont des démarches laborieuses, longues, qui demandent de savoir maîtriser toute une série de choses comme sa communication (rédaction, graphisme, photo, vidéo) pour établir un joli dossier et faire envie; un budget de production (salaires, honoraires, charges) afin de paraître sérieux et donner confiance; des échéanciers compliqués pour bien agender faisabilité et visibilité. Ces gros dossiers sont à envoyer en 4 exemplaires à une date buttoir et en ayant rempli le bon formulaire qui résume en 1’000 signes espaces compris la globalité du projet artistique svp.

Reste à savoir gérer les aléas qu’impliquent le travail artistique à proprement parler, faits de rapports humains parfois compliqués, le fait de trouver un espace de travail qui ne dérange pas ses voisins (pour le local en sous-sol, prévoir un déshumidificateur), et tâcher de s’entourer des bonnes personnes (agent, distributeur, tourneur), ce qui n’est pas simple car il n’y en a pas beaucoup de compétentes, notre petit marché peinant à se professionnaliser. Bref, avoir une carrière de musicien en Suisse revient à devenir un véritable petit entrepreneur multi-tâches, ce qui tranche radicalement avec l’image d’artiste un peu glandu qui est encore répandue.

….ne connaît pas la crise?

La case ORP (Office régional de placement) est souvent au rendez-vous car notre secteur culturel ne permet pas aux artistes d’avoir un emploi annuel à 100%, ainsi le chômage est un recours plus qu’un droit exceptionnel. Il existait un petit statut d’intermittent (peu le savent), bien moindre que celui de nos voisins français, qui leur permettait de toucher le chômage entre leurs divers projets si – et seulement si – ils pouvaient être employés 12 mois sur 24.

Or, suite à la dernière révision de l’assurance chômage de 2013, cette condition est passée à 18 mois sur 24 (les 6o premiers jours étant multipliés par deux). Autant dire qu’il est devenu tout bêtement impossible de remplir de telles conditions. La majorité des musiciens suisses ont donc un autre emploi que le métier qu’ils ont appris, prof de musique dans l’idéal, afin de ne pas trop s’éloigner de ce qu’ils savent faire, avoir des horaires flexibles et pratiquer quand même, quelque part. Bon nombre d’autres artistes se retrouvent au revenu d’insertion (RI), avec le blues qu’implique ce statut dans une société libérale, la peur de se retrouver coincé dans une « mesure d’occupation » qui bloquerait le travail de recherche artistique, et des tracasseries administratives à n’en plus finir.

Une hyperactivité de mise

D’où l’incessante nécessité de multiplier les projets pour s’assurer une occupation salariée. Les dossiers s’empilent sur les bureaux des organismes de soutient, qui sont débordés, retardent leurs décisions d’octrois et tentent tant bien que mal de donner au mieux, c’est-à-dire au plus grand nombre, et gentiment un peu moins à tous. S’ensuit un fâcheux effet Kiss Kool : nous assistons de plus en plus régulièrement à la présentation de travaux artistiques non aboutis, car tributaires de tous ces paramètres compliqués.

Or, un artiste travailleur et talentueux est-il forcément un bon gestionnaire, ou vice versa ? Rien de moins sûr, car cela demande des compétences très différentes, pour ne pas dire mentalement contradictoires. Ce que nous apprécions dans un beau travail artistique, ce qui touche vraiment, n’est-il pas une sorte d’évanescence, un façon de nous amener ailleurs, un travail qui nécessite à la fois épuration et maturation, qu’il est difficile de mener lorsqu’on est ligoté serré dans un système de pensée basé sur la productivité ?

Tout pour la musique

Beaucoup vous le dirons, il est impossible de conjuguer dans une même journée travail administratif et composition. Et toute l’énergie que l’on met ailleurs, on ne la met pas dans sa création. Ce qu’il manque à tous les artistes et musiciens suisses à l’heure actuelle, pour bien faire les choses s’entend, c’est du temps, et le temps c’est de l’argent.

Il faut rajouter que les rares indépendants qui s’en sortent, dont font partie bon nombre de nos nominés, parviennent tout juste à boucler leur fins de mois et ne cotisent pour ainsi dire jamais aux 2e et 3e piliers. Carpe diem, s’ils ne sont pas rentiers, à la retraite, ils iront au social…

Derrière les feux de la rampe, c’est tout de suite moins glamour. Ce Grand Prix de musique suisse me semble donc avant tout récompenser la persévérance et le courage d’une poignée de personnes qui ont pris une voie particulièrement compliquée par amour de la musique.