Michel Wintsch donne vie au piano

31704_3Pff….voilà près de vingt ans que je n’étais pas venue au Festival de Jazz de Willisau. Et pourtant rien ou presque ne semble avoir changé. Il faut dire que j’en gardai un souvenir vivace, vaguement traumatique : une orgie de jazz orchestrée de 14 :00 à minuit dans une grange au milieu d’un petit village de la campagne lucernoise augmenté d’ un camping rempli de mordus de jazz, un stand de disques achalandé par le label suisse de référence Plainsiphare et une cantine où n’étaient consommables que des « Wurst mit Pomme Frites »!

Bref, au bout deux jours de ce régime musical et gastronomique, j’avais fait une overdose et ne souhaitait qu’une chose : regagner mes pénates lausannoises, me plonger dans un monde de silence et manger des légumes.

Une des Mecques du jazz contemporain

Blague à part, le festival de jazz de Willisau existe depuis 42 ans. Il est considéré comme l’une des Mecques du jazz contemporain. Il a accueilli  et “découvert” certains des plus grands noms du genre. Plus de 50 disques  “live à Willisau” ont été publiés. Mieux, le festival ne s’est jamais dénaturé: il est toujours resté fidèle à ses fondamentaux. Keith Jarrett l’a d’ailleurs consacré de cette citation fracassante: “one of the best places for music in the world“!

Vingt ans plus tard donc, le village, la grange et le camping sont toujours là, mais la cantine s’est nettement améliorée et, signe du temps qui passe, Plainisphare, n’est plus de la partie. Reste la musique et un public toujours aussi mordu et attentif.

Une vision grand angle de la musique

Samedi soir, lors du concert de clôture, Schnellertollermeier me rappelle avec brio que jazz peut se conjuguer avec noise, heavy metal et rock’n’roll (voir l’article en allemand que lui a consacré Benedikt Sartorius sur ce blog). Mais je suis venue pour voir Michel Wintsch, dont le dernier disque solo m’a éblouie. On connaît les disques de piano solo préparé, les disques de multi-piano solo (piano acoustique, synthétiseurs, orgue hammond ou autres) amplifiés d’effets électroniques. Il y a cinq ans le pianiste genevois nous avait d’ailleurs gratifié d’un enregistrement de cette veine intitulé « Metapiano ».

Un instrument savamment amplifié

pnomicAujourd’hui, Michel Wintsch va plus loin et cherche à donner vie à son piano sans lui ajouter d’effets. Grâce à une impressionnante batterie de micros savamment installés par Benoît Piccand, son instrument est amplifié subtilement. Michel Wintsch peut ainsi non seulement jouer des notes, mais, aussi des clicks que font les touches effleurées mais non jouées, de la frappe de ses mains sur les différentes parties du piano à sa portée (dessus-dessous..) et même du son de l’air que déplace ses mains.

Ses mains qui cavalcadent ou effleurent les touches, aspirant ici le son qui reste en suspens, évoquant là le frottement des ailes d’un oiseau. Michel Wintsch orchestre ainsi une fantasmagorie musicale dans laquelle le spectateur peut sans peine imaginer des petits animaux détalant dans tous les sens, des grands mouvements pachydermiques, le vent qui souffle, sentir la jubilation ou l’effroi…. Le concert est constitué de trois longs morceaux de 20 minutes en forme de plongée introspective lumineuse. Le public est en osmose.

Rencontré le matin du concert dans un tea-room où il prend son petit-déjeuner, Michel Wintsch s’est plié au jeu des 5 questions.

Comment improvise-t-on en solo ?

Michel Wintsch Je procède de façon semi-improvisée, semi-écrite. J’ai des bouts de thèmes, des harmonies, une gestuelle et je construis les agencements entre ces différents éléments. J’aime bien comparé cette façon de procéder à celle d’un conteur qui a ses personnages, son fil rouge, et qui construit une histoire à partir de ces éléments.

En quoi l’improvisation en solo est-elle différente de l’improvisation en groupe que vous pratiquez aussi ?

Michel Wintsch Les deux choses n’ont pas grand chose à voir ensemble. En solo, on est vraiment seul, un demiurge en quelque sorte. En groupe, ça respire. Chacun est impliqué dans le processus d’improvisation et je peux attendre que l’énergie me revienne. On est plus dans le registre de la conversation.

Pourquoi est-ce que cet album s’intitule « Roof Fool » ?

Michel Wintsch Ah les titres, c’est toujours difficile! Dans mon cas, ils viennent s’ajouter à la fin quand la musique est faite. Je trouvais que celui-ci sonnait bien. J’aime bien l’idée du « fou du toit ». Certaines personnes pensent que je suis fou. C’est clair que ma musique est un peu hors-norme. J’aime bien monter sur les toits ; je suis un montagnard…

Quant aux titres des morceaux, ils sont parfois étranges, comme « Pytihob Clochery ». Votre intention était de créer de nouveaux mots ?

Michel Wintsch Pas du tout. Ce sont des titres de travail. Par exemple Pytihob Clochery est un morceau où j’ai utilisé des petits objets sonores. Au cours de sa composition j’ai pensé au clocher au-dessus de ma maison. J’ai donc utilisé ça phonétiquement. Le titre « Si c’est assez, cessez » m’a été inspiré suite à la lecture d’un article sur la pollution

Vos sources d’inspiration  ?

Michel Wintsch La vie. Je me sens inspiré par la verticalité, par le vide, par le vent, par la chaleur, par l’effort, par le mouvement, par les oiseaux. Une sorte de chorégraphie animalière. L’inspiration est faite de tout ce que l’on est. J’adore me balader en montagne, observer la course d’un chamois par exemple. On peut comparer ça au travail de l’abeille qui butine toutes les fleurs qu’elle trouve. Je peux être inspiré par Ligeti comme par Prince comme par le Mont Jalllouvre….

hel Wintsch „Roof Fool“, HatHut Records

2e Grand Prix suisse de musique : derrière les feux de la rampe

10835315_427611730733058_1175974439816194667_oAlors que la remise du Grand Prix suisse de musiques aura lieu le 11 septembre à Bâle, Swiss Vibes s’interroge. Et revient sur le casse-tête auquel est confronté tout musicien suisse cherchant à mener une carrière professionnelle. Une série en plusieurs épisodes dont voici le premier chapitre.

En 2014, le Grand Prix suisse de musique, organisé par l’Office Fédéral de la Culture (OFC) avait récompensé le leader des Young Gods et pionnier des musiques électroniques Franz Treichler. C’était une première, qui plus est pour une figure de l’underground. L’événement avait largement été plébiscité par le secteur musical, d’ordinaire habitué à travailler beaucoup, longtemps, et pour peu. La démarche, qui est reconduite de façon pérenne, s’avère en effet généreuse : 25’000 CHF par nomination (15 en tout) et un prix de 100’000 CHF pour le lauréat, tous étant sélectionnés par des comités d’experts musicaux venus des quatre coins du pays.

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 Une récompense qui soulève beaucoup de questions

La communication du Grand Prix suisse de musique est classe sans être pompeuse, son organisation sérieuse mais décontractée, il y a de quoi impressionner.

Comme l’an dernier, sont nominées 15 personnalités ayant pour horizon commun le territoire helvétique, la pratique musicale et un succès d’estime plus ou moins national. Le site du Grand Prix suisse de musique, offre une bonne porte d’entrée à qui souhaiterait découvrir ces musiciens. A l’orée de cette deuxième édition, il semble intéressant de mener une réflexion sur les enjeux d’un tel prix et les problèmes qu’il soulève. Sous son beau vernis, quelques choses moins reluisantes apparaissent,

Une sélection compliquée au sein d’une scène protéiforme

« Le Grand Prix suisse de musique a pour objectif de récompenser la création musicale suisse exceptionnelle et novatrice et de la mettre en lumière. » Si l’intention est louable, elle n’en est pas moins brumeuse. Comment faire une sélection exhaustive parmi le foisonnement de genres musicaux que vit notre époque, dans une scène musicale aussi protéiformes que l’est notre petit pays ? Plusieurs zones linguistiques impliquent un certain cloisonnement, malgré le travail de relais qu’opère Pro Helvetia depuis des années en encourageant financièrement à sauter les barrières, de Roesti entre autres. Il n’est pas question de considérer la célébrité des musiciens, ni leur rayonnement international, d’ordinaire si cher aux politiques culturelles. Ceci explique l’absence de noms comme Stephan Eicher ou Sophie Hunger dans les listes de ces deux premières années.

Même la musique n’échappe pas au compromis helvétique…

Il semble plutôt question d’encouragement de nouveaux venus (Joy Frempong, Bit-Turner, Christian Pahud), de récompenses émérites (Philippe Albera, Heinz Holliger, Daniel Humair) et de soutiens de carrières déjà bien avancées (Nik Bärtsch, Malcolm Braff, Christian Zender). Les questions de genres musicaux, zones géographiques et parité hommes-femmes ont été savamment soupesées afin de fournir un panel tout helvétique : des acteurs dans les domaines des musique électroniques, expérimentales, contemporaines, classiques et du jazz par une majorité de Suisse alémaniques, bon nombre de Romands, quelques expatriés, et un Tessinois. Une cérémonie en 2014 à Lausanne, la suivante à Bâle. Si l’on suit cette logique, puisque le lauréat 2014 était un homme romand plutôt en fin de carrière, serait-ce une jeune femme suisse-allemande qui remportera le pactole le 11 septembre prochain ? C’est du moins le seul raisonnement qui pourrait permettre au jury de départager ces artistes aux musiques et carrières incomparables, qui méritent tous largement le soutien qui leur est offert.

Un cataplasme sur une jambe de bois ?

La formule est un peu méchante, car ce Grand Prix de musique Suisse n’est pas inutile, c’est même un effort bienvenu, et il faut éviter de cracher dans la soupe. Mais tant qu’à dire les choses tout de go : mener une carrière de musicien en Suisse est un vrai casse-tête. La politique de subventionnement culturel pose à l’artiste des difficultés pratiques que ce Grand Prix met à nouveau à l’ordre du jour. La suite au prochain épisode!

Tobias Preisig: « Playing solo makes you stronger »

Tobias solo_3Après nous avoir séduit avec son quartet, après nous avoir surpris avec son projet électro Egopusher, le violoniste Tobias Preisig s’attaque à un autre exercice de haute voltige : le solo. Une première à voir dans le cadre des soirées Swiss Vibes du Montreux Jazz Festival au Château de Chillon le 10 juillet (quelques places sont à gagner, voir au bas de cet article). Autre invité de la soirée, l’excellent trio suisse-allemand, Vein, que nous vous avons déjà présenté sur ce blog. Alors qu’il st entrain d’enregistrer à Chamonix, Tobias Preisig a répondu à nos questions par téléphone.

 

Pourquoi avoir choisi d’essayer la formule solo ?

Tobias_solo_1Tobias Preisig: C’est un nouveau défi pour moi. Faire un concert en solo implique de gérer en même temps les rythmes, la mélodie, la situation du moment. C’est très difficile, très extrême, mais ça amène aussi des nouvelles idées, ça permet d’avancer musicalement. Le pianiste Bojan Z m’a dit une fois « playing solo makes you stronger ». C’est très vrai. Pour une prestation solo, on doit être très conscient de ce que l’on est et de où on veut aller.

Cela dit, un concert de violon solo est moins courant qu’un concert de piano-solo ?

Tobias Preisig: Oui bien sûr. Le piano est à la fois un instrument mélodique, harmonique et rythmique. Il se prête plus facilement à l’exercice du solo. Evidemment avec le violon, c’est plus risqué. Pour être honnête, j’avoue que ma grande crainte est d’ennuyer les gens, un peu comme une chanteuse d’opéra qui chanterait pendant une heure… Le plus dur de ma tâche consiste à garder l’attention, captiver le public pendant toute la durée de mon solo.

Est-ce que vous allez utiliser les pédales d’effet que vous utilisez dans le projet électro Egopusher ?

Tobias Preisig: Le top du top serait bien sûr de faire un concert solo avec seulement un violon. Un peu comme Marc Ribot le fait avec une guitare solo. Les concerts en solo de Marc Ribot sont d’ailleurs une source d’inspiration pour moi…

Ceux du chanteur Phil Minton aussi, même si les deux n’ont rien à voir.

https://vimeo.com/90025844

Mais, je n’en suis pas encore là ! J’utilise quelques pédales d’effets sur certains morceaux, mais j’ai aussi plusieurs morceaux où je ne joue que du violon.

Avez-vous créé un répertoire spécifique pour ce concert ou réadaptez-vous d’anciens morceaux ?

Tobias Preisig: C’est un répertoire entièrement nouveau. Je ne trouve pas très intéressant de reprendre des anciens morceaux et de les adapter. C’est plus excitant de faire quelque chose d’entièrement nouveau

Pourquoi le choix du violon ?

Tobias Preisig: J’ai toujours joué du violon. Je ne sais pas pourquoi. Ça a été un choix intuitif. En même temps, le violon n’est pas si important pour moi. Quelque soit l’instrument, le musicien dévoile sa personnalité musicale. J’aime sincèrement le violon, mais je pourrais aussi jouer d’un autre instrument. C’est la même chose pour mes différents projets: en quartet, en duo ou en solo, je parle toujours la même langue.

 

Vein et Tobias Preisig seront en concert au Montreux Jazz Festival, Château de Chillon, le 10 juillet, 21 :00.

10 places à gagner  pour ce concert pour les 10 premiers mails envoyés à e.stoudmann at gmail.com et intitulés “Invitation 10.07” avec nom et prénom du participant.

 

 

 

Nicolas Masson, entre contemplation et liberté

A l’écoute des ondes méditatives de « Many More Days » de Third Reel, on peine à croire que le saxophoniste et clarinettiste Nicolas Masson a fait ses débuts dans la musique à la guitare, en fan de heavy metal.

bg-body2En fait, c’est à un concert du groupe de hip hop hard funk allumé, Fishbone qu’il découvre le saxophone ténor du chanteur Angelo Moore. Fasciné, il décide d’en louer un. Quelques temps plus tard, adolescent en vacances sur les hauts de Montreux, il profite d’un billet gratuit offert à sa grand-mère pour se précipiter au concert du World Saxophone Quartet. Nous sommes en 1989 et les dés sont jetés. Notre homme se met alors à dévorer du jazz, de la musique classique du XXème siècle (« parce que beaucoup de jazzmen faisaient explicitement référence à cette musique ») et à jouer en autodidacte. En 1992, on le retrouve à New York sur les traces de Cecil Taylor, Fred Hopkins, Frank Lowe, Makanda Ken McIntyre. Il se sent à l’aise dans cette scène free. En 2000, après un séjour d’une année à New York, il monte sa formation américaine avec Russ Johnson (trompette), Eivind Opsvik (basse) and Mark Ferber (batterie).

En parallèle

Quinze ans plus tard, Nicolas Masson est une figure majeure de la scène jazz suisse à la tête de deux projets bien différents : Parallels avec Colin Vallon (piano), Patrice Moret (contrebasse), Lionel Friedli (batterie) qu’il qualifie lui-même de projet « enraciné et viscéral, structuré et incantatoire ». Et Third Reel avec le Tessinois Roberto Pianca (guitare) et l’Italien Emanuele Maniscalco (batterie) à l’approche climatique, aux références minimalistes.

Les choses sérieuses pour ce trio ont commencé à l’invitation de Paolo Keller qui organise des concerts de jazz pour la radio suisse italienne. Sans les en informer, ce dernier passe en douce l’enregistrement radio de l’ensemble à Manfred Eicher, big boss de ECM, qui apprécie. Le premier disque du groupe sera enregistré à la RSI après une brève rencontre d’une demi-heure avec Manfred Eicher. « Le studio dans lequel nous avons enregistré avait été conçu plutôt pour de la musique classique. L’acoustique était différente de ce à quoi nous étions habitués. On a dû s’adapter. Ce fut un traitement cathartique qui nous a amené vers plus d’intériorité. »

Deuxième enregistrement sur ECM

2431 B - copie 4(1)Aujourd’hui, « Many More Days » confirme que Third Reel a trouvé sa voix. Nicolas Masson y est très présent. Le ton de son saxophone ténor est grave, son style épuré, essentiel, en connexion subtile avec ce qui l’entoure. Batterie et guitare se meuvent à l’unisson. Les ambiances se concentrent et se diluent comme une étendue d’eau qui afflue et reflue, à l’image de la pochette du disque. Souvent construit autour d’une ou deux phrases musicales, la liberté reste le dénominateur commun de ces trois instrumentistes. « White » renvoie à l’univers du pianiste japonais Masabumi Kikuchi. « J’ai composé ce thème chez moi face à une fenêtre à travers laquelle je voyais les arbres enneigés. Ce morceau est un reflet de ce que je ressens à propos de cette musique. C’est un titre contemplatif, à la fois fragile et brut ».

Quant au morceau-titre « Many More Days », il est écoutable sur le player de ECM.

 « Ecrire un minimum pour improviser au maximum »

15082014-Foto 1-3Sur la scène du Sud des Alpes le 21 mai 2015, les trois comparses sont rejoints par le contrebassiste Thomas Morgan (connu entre autres pour son travail avec Paul Motian) et c’est comme si on avait brassé les cartes et que la musique de Third Reel était redistribuée. «Nos compositions sont très ouvertes, conçues pour être réinventées à chaque concert. Avec Thomas Morgan, cela a rendu les choses encore plus créatives puisqu’il considère que les instruments n’ont pas de rôle déterminé ». La texture musicale de Third Reel est la même, mais le jeu d’interactions, l’instinct, la transcendance, la personnalité des uns et des autres s’affirment plus concrètement. Avec sa clarinette, Nicolas Masson semble explorer les sons « J’ai beaucoup plus travaillé le saxophone que la clarinette. Du coup, j’ai une approche plus archaïque de cet instrument, avec moins d’automatisme. C’est plus naïf et, dans un sens, plus libre. »

Ecoutez le morceau “Many More Days” sur le player de ECM!

Swiss Vibes live @Montreux Jazz Festival: Polar

En collaboration avec le Centre culturel suisse de Paris, le Genevois Polar a imaginé pour le Montreux Jazz Festival un projet solo exploratoire dialoguant avec le Château de Chillon entre climats pop et rock.

Image: Tristan PfundAu cours des dix premières années de son parcours de chanteur, Eric Linder, alias Polar, avait donné naissance à trois beaux albums de folk-pop anglophone intimiste. De subtiles variations sur un même thème délaissées ensuite pour deux albums pop-rock francophiles extravertis et mélodiques. Cinq ans après French Songs, Polar a renoué l’an dernier avec la langue de Shakespeare pour l’impressionniste Empress. Un sixième album en seize ans que le Genevois a imaginé panoramique, lumineux et exploratoire, empruntant à la pop ses lignes de force mélodique, au rock son intensité et à la folk ses racines.

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Aujourd’hui, le remuant Genevois d’origine irlandaise prend encore la tangente en imaginant pour le Montreux Jazz un projet en solo dont l’ambition est un dialogue majestueux avec le Château de Chillon. La proposition, que le Festival lui a adressée suite à sa récente carte blanche au Centre culturel suisse de Paris, enchante le musicien et chanteur. En tant que directeur et programmateur musical du Festival genevois Antigel, dont la spécificité est de programmer des spectacles dans des lieux atypiques, l’idée l’a immédiatement séduit. D’autant que l’image évocatrice du «fameux album de Bill Evans At The Montreux Jazz Festival, avec une vue du château depuis le Léman sur la pochette (1968) et qui fait partie de mes disques favoris, m’est aussitôt venue à l’esprit».

Pas de déclinaisons jazz pour autant en perspective dans la prestation de Polar. « Ce sera un concert avec guitare acoustique et électrique et le registre sera donc différent de mes concerts en solo habituels teintés folk. Il y aura par exemple des parties instrumentales insérées dans les titres chantés de mon répertoire anglophone. L’idée est de m’imprégner des lieux, de son acoustique et de sa réverbération, pour esquisser une prestation pop qui soit des plus oniriques ». Des atmosphères plutôt pop et rock donc pour celui qui s’est produit à Montreux pour la première fois en 1998, au Miles Davis Hall, et qui y a aussi vécu les concerts mémorables de Neil Young, Wilco, James Blake ou Kendrick Lamar.

Polar en concert solo au Château de Chillon, Montreux Jazz Festival, sa 11 juillet.
En première partie: Paralog et Gabriel Zufferey “Around Bill Evans”.

 

Swiss Vibes sessions: l’union fait la force! (Paris, Ccs du 2 au 4 juin 2015)

tete_visit-in_centre_culturel_suisse_2014_-sebastienborda-sb20140217073En cette première semaine du mois de juin, le Centre culturel suisse se présente sous ses plus beaux atours. En plein cœur du Marais, la devanture de la libraire fait de l’œil au passant en exposant ses sacs Freitag bien en évidence. Passé les lourdes portes en bois les cours intérieures fleuries transportent en un instant le passant de l’ébullition de la rue des Franc-Bourgeois au calme d’un bâtiment historique. Intra muros, place à la création contemporaine avec Marc-Antoine Fehr et l’installation sonore et visuelle de Dominique Koch.

Les deux directeurs du Centre culturel suisse, Olivier Kaeser et Jean-Paul Felley et leur équipe, travaillent d’arrache-pied pour faire « connaître en France une création contemporaine helvétique ouverte sur le monde et y favoriser le rayonnement des artistes suisses ».

Ça tombe bien, au rayon musique, c’est exactement la même ambition qui anime le blog swissvibes.org. Les grands esprits se sont donc rencontrés au Ccs du 3 au 6 juin 2015 pour présenter trois soirées de concerts aux couleurs musicales différentes. Grâce au soutien de Pro Helvetia (la Fondation pour la culture suisse) et de Swiss Music Export, l’entreprise dut une réussite tant au niveau de la qualité artistique, des échanges que de l’affluence. L’union fait la force!

 

Mardi 3 juin Swiss Vibes goes rock

Pour cette soirée étiquetée rock, la Zurichoise Evelinn Trouble et les Biennois de Puts Marie ont joué des reprises surprenantes.

Evelinn Trouble
Evelinn Trouble ©Simon Letellier
Evelinn Trouble ©Simon Letellier

Evelinn Trouble se sent un peu à l’étroit dans l’auditorium du Ccs et elle le fait bien savoir : en milieu de set, elle attaque le répertoire de Tina Turner plus qu’elle ne la reprend. Pour mieux convaincre des vertus de son « What’s Love Got to Do with it » revu et corrigé version 2015, Evelinn Trouble grimpe les escaliers entre les chaises des spectateurs et se lance dans un ping pong vocal mi-hurlé mi chanté avec les trois autres membres de son groupe. Et si le prochain album « Arrrowhead » de l’excentrique diva zurichoise est censé se décliner en version trip hop, cela ne l’empêche pas de rester une rockeuse et une funky woman infernale qui balance du lourd et séduit par la puissance de sa voix et par son caractère bouillonnant.

Puts Marie
Puts Marie ©Simon Letellier
Puts Marie ©Simon Letellier

Puts Marie choisit quant à lui d’évoquer Sun Ra, le roi du free jazz psychédélique. Sun Ra, le cosmos, la folie : un univers qui parle bien au chanteur Max Usata et à ses acolytes biennois, tous bien barrés et en même temps tellement soudés. Evidemment c’est le chanteur qui attire d’abord l’attention, avec sa gestuelle saccadée, sa voix schizophrène (très haute puis presque cassée), ses deux micros qu’il ne cesse de manipuler, dévisser ou jeter. Mais le groupe disposé en arc de cercle autour de lui n’est pas en reste. Incroyablement soudé rythmiquement – alors que le batteur et le bassiste sont deux nouveau venus -, il expérimente aussi les digressions sonores et les expérimentations en tous genres. On colle volontiers à Puts Marie l’étiquette de blues psychédélique, mais au vu de l’univers développé dans leur prestation d’à peine une heure, cette étiquette semble bien réductrice.

 

Mercredi 4 juin Swiss Vibes goes électro

Même décor, autre ambiance le lendemain avec les expérimentations électro de Larytta et Egopusher.

Larytta
Larytta ©Simon Letellier
Larytta ©Simon Letellier

Le duo lausannois  constitué du designer graphique Guy Meldem et du performer sonore Christian Pahud nous avouait dans l’après-midi fonctionner comme un « vieux couple infernal ». Depuis la parution de son nouvel album « Jura » l’an dernier, il a décidé de faire peau neuve: de deux, les voilà passés à quatre, ajoutant des vrais instruments à leurs machines, ordinateurs et pédales.

Résultat : un show ultra-enjoué qui multiplie les clins d’œil musicaux; ici des guitares africaines, là un chant en portugais. Funky ou techno, les musiciens sautillent comme des balles de ping-pong et ne cessent de changer de place, d’instruments. C’est ludique, dynamique, même si parfois ce chant à quatre voix sur des micros sans cesse différents pose des petits soucis de calage. Une phase de transition pour cette formation qui a plus d’un tour dans son sac et qui sidère par son énergie communicative.

Egopusher
Egopusher ©Simon Letellier
Egopusher ©Simon Letellier

Nous vous avons déjà abondamment parlé de Egopusher dans ce blog. Ce duo constitué du violoniste Tobias Preisig et du batteur Alessandro Giannelli a décidé de lâcher les amarres et de se lancer dans un work in progress permanent. Peaufinant leur morceau sur scène, ils les mettent ensuite à disposition des internautes via soundcloud puis les retravaille, et ainsi de suite. Une prestation qui s’inscrit donc aux confluents de l’expérimentation sonore, des rythmes déconstruits ou répétitifs et des musiques improvisées. Une musique qui semble chercher à revenir vers une pulsion primale, essentielle.

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Entendus dans un set flirtant avec la techno au Cully Jazz, puis plus sages dans l’émission de Manoukian sur France Inter le 29 mai, ils se présentent dans une version plus théâtrale et plus subtile au Ccs. Ce dialogue inédit entre la batterie et le violon est aussi visuel. Tobias Preisig travaille son instrument au corps pendant que les baguettes d’Alessandro voltigent sur les fûts. Le principe de l’exercice fait que l’on n’évite pas quelques moments de flottement, mais ce même principe invite aussi à la curiosité, à une attention extrême de la part de l’auditeur qui ne s’y trompe pas. « Vraiment nouveau », « Franchement étonnant », « excitant » sont les commentaires qu’on entend fuser dans l’assistance à la fin de leur set. Quant à Preisig, il définit sa musique comme du « Brahms sous psychotrope ».

 

Jeudi 5 juin Swiss Vibes goes jazz

En Suisse, jazz rime souvent avec diversité stylistique. Le double concert d’Orioxy et de PommelHORSE en fut la preuve.

Orioxy
Orioxy ©Simon Letellier
Orioxy ©Simon Letellier

Orioxy séduit en finesse avec une approche très féminine (que la rythmique masculine veuille bien m’excuser pour ce commentaire). Yael Miller, Israélienne de Suisse, impose sa marque au chant. En hébreu en anglais, entre rap, scat et chuchotements, sa voix tisse un univers d’émotions à fleur de peau, d’impressions parfois enfantines, parfois matures et engagées. Auquel répondent les mouvements du corps habité de Julie Campiche et sa gestuelle précise qui, d’une main tire un foulard entre les cordes de son instrument, de l’autre bidouille ses effets électroniques quand elle ne se sert pas d’une baguette de feutre. Le travail sur le son est subtil, pénétrant. Dans cet univers le cor de Baptiste Germser, l’invité français de la soirée, s’intègre naturellement, comme si il allait de soi. « Dans nos chansons on cherche aussi à exprimer les non-dits» nous expliquait Yael Miller sur ce blog il y a deux ans. Pari tenu au Ccs.

PommelHORSE
PommelHORSE ©Simon Letellier
PommelHORSE ©Simon Letellier

Quant à PommelHORSE, leur fonds de commerce est l’expression en musique de sentiments peu ordinaires : le stress d’un homme devant passer un scanner, les rythmiques techno qui continuent de résonner dans la tête d’un fêtard qui n’arrive pas à s’endormir à l’aube, les frémissements d’un cerf pourchassé. Pour expliquer ce monde de sensations primaires avec beaucoup d’humour, le clarinettiste Lukas Roos joue de son accent suisse-allemand avec décontraction. Lui vient plutôt du classique, le batteur à la rythmique métronomique du heavy metal, le clavier qui est aussi celui d’Evelinn Trouble aime le rock, l’électronique et à peu près toutes les musiques que vous lui nommez…. Vous l’aurez compris chez PommelHORSE, le jazz est un état d’esprit placé sous le signe de l’innovation, de la sensation, de l’énergie, de l’humour. Personnes sérieuses s’abstenir.

Hors de leurs murs, originaires de différentes régions de la Suisse et sans qu’ils ne se connaissent les uns les autres, ces sessions musicales de trois soirs ont permis de faire passer un courant entre ces différents groupes, d’affirmer haut et fort que la scène suisse se porte de mieux en mieux. « J’ai découvert des musiciens extraordinaires et des projets vraiment originaux. C’est excitant et ça donne envie d’en connaître plus ! » s’exclame le pianiste français Alexis Anerilles (qui office entre autres aux côtés de Sophie Hunger), spectateur assidu de ces trois soirées de concerts. Merci à Evelinn Trouble, Puts Marie, Larytta, Egopusher, Orioxy et PommelHORSE pour ces moments enthousiasmants et fédérateurs.

Swiss Vibes live à Paris: Pommelhorse

Pommelhorse 3Avec son nom loufoque (PommelHORSE signifie le cheval d’arçon en allemand et s’écrit en minuscule et en majuscule), PommelHORSE fait partie de ces groupes qui empêchent de tourner en rond. Etiqueté jazz, sélectionné à la grande messe de Jazz Ahead l’an dernier, on se demande souvent à l’écoute de sa musique ce qu’il reste de jazz dans cette affaire. Si l’orchestration – basse. batterie, synthétiseurs, clarinette et sax – est relativement orthodoxe, chacun des musiciens semble pris dans la tempête d’un vent libertaire. Musicophages, ils semblent littéralement avoir « bouffé » du rock, du heavy metal, de la dance music de la musique classique et, accessoirement, du jazz.

« Wintermadness », paru en 2014, deux ans après un premier album éponyme, a gagné en intensité et en force. Il nous entraîne dans une drôle de transe hypnotique dans laquelle on s’imagine entrain de « chasser le lapin blanc », d’ouvrir une boîte de Pandore ou de marcher sur un trottoir mouvant. Bref autant d’activités qu’on ne fait pas tous les jours, mais que ces cinq musiciens bernois semblent avoir le don d’évoquer. Leur sensibilité musicale leur permet d’être à fleur de peau des sensations et des émotions les plus subtiles. Avec PommelHORSE, n’hésitez plus et embarquez dans un grand huit musical!

En concert au Centre culturel suisse de Paris, le 4 juin 2015 (avec Orioxy)

Swiss Vibes live à Paris, chapitre 4: Egopusher

egopusher_by_nuel_schochUn tel nom pourrait préfigurer d’un groupe totalement narcissique. Ce serait mal connaître le violoniste zurichois Tobias Preisig et son comparse Alessandro Giannelli qui ne sont que les suppôts de leur passion musicale. Premier violoniste à étudier à la Swiss Jazz School de Berne, Tobias Preisig fait partie de ces artistes qui ne s’arrêtent jamais, qui aiment pousser les limites de leur instrument. Alors qu’il fait déjà beaucoup parler de lui avec son quartet de jazz, il s’implique en parallèle dans Egopusher, un projet électro-pop.

Alessandro Gianelli est aussi zurichois. Il actif dans plusieurs projets dont Lumières de l’Espace dans lequel se mêlent musiques ambient et psychédéliques, rock et jazz.

La rencontre entre ces deux mutants musicaux a lieu en novembre 2013 sous la haute surveillance de l’excentrique Dieter Meier qui les convie à jouer dans son groupe. Un coup de foudre musical plus tard, les deux amis décident de lancer leur ovni Egopusher. Tobias Preisig au violon et au Moog bass, Alessandro Gianelli à la batterie au drum-pad et au synthétiseur. A l’origine, Egopusher songeait à se produire dans des lieux inhabituels ou incongrus. Las, le duo s’est vite fait remarquer par la crème des programmateurs helvétiques et s’est déjà vu offrir les prestigieuses scènes du Bad Bonn Kilbi et du Cully Jazz Festival. Il est vrai que ce binôme est envoûtant. Tobias Preisig est plongé dans un dialogue sans fin avec son instrument qu’il fait parler, chanter et hurler. Quant à son complice, il ne semble jamais à court de rythmes pour le soutenir ou lui donner la répartie. Le duo a promis qu’il n’entrerait pas en studio avant d’avoir malaxé sa matière musicale pendant au moins 100 concerts. Le compte à rebours a commencé…

En avant-goût du concert du 3 juin, ne ratez pas le live de France Inter, vendredi 29 mai à 21:00 dans l’émission “Partons en Live” d’André Manoukian!

En concert au Centre culturel suisse de Paris, le 3 juin 2015 (avec Larytta)

 

Swiss Vibes live à Paris, chapitre 3: Larytta

laryttaenvoie2Quand il se crée en 2004, Larytta est un duo constitué de Guy Meldem and Christian Pahud. Des producteur-artistes, adeptes du collage, du bricolage sonore, des musiciens capables de concilier leur admiration pour Jean-Michel Jarre avec d’improbables rythmes africains.

Six ans après leur premier album “Difficult Fun”, le duo Larytta est devenu quartet. Il est de retour avec “Jura”. Un album au nom du 26ème canton suisse dont la pochette présente le profil d’une jeune fille asiatique coiffée d’une visière et portant l’oreillette…. « Le Jura a cette particularité d’être un canton rural et progressiste en même temps. Ça nous plaît. Tout comme ses paysages. C’est un peu notre Far West suisse. » déclarait Larytta au quotidien Le Temps en février. Le melting pot des genres, le côté décalé a valu à Larytta un début de reconnaissance internationale avec plusieurs tournées à l’étranger et des collaborations avec Jamie Lidell ou DJ Medhi entre autres.

Christian Pahud, également membre actif du groupe de rock Honey for Petzi vient, quand à lui, de se voir nominer, pour le Grand Prix suisse de musique (tous genres confondus).

Pour célébrer dignement la sortie de son nouvel opus, Larytta s’est offert un clip animé par Julien Mercier pour illustrer leur morceau « Osama Obama ». Partant de la soi-disant ressemblance entre Obama et Osama Ben Laden, la vidéo déroule en parallèle la journée de deux personnages que tout sépare ou presque… Elle a également été élue meilleur clip vidéo par  le jury du M4Music.

En concert au Centre culturel suisse de Paris, le 3 juin 2015 (avec Egopusher)

Swiss Vibes live à Paris, chapitre 2: Puts Marie

puts marie
puts marie

Puts Marie est un groupe de Bienne éclectique qui avait fait beaucoup parler de lui au début des années 2000. En 2009, le départ aux Etats-Unis du charismatique chanteur Max Usata semblait annoncer la mort du groupe. D’autant que son batteur Nick Porsche n’allait pas tarder à s’illustrer dans un excellent projet solo.

Contre toute attente, Puts Marie a refait son apparition en 2013 avec un enregistrement de six titres, « Masoch ». Teinté de blues, psychédélique, marqué par la voix légèrement fêlée si particulière de Max Usata, Puts Marie revient sur les devants de la scène et frappe dans le mille.

Plus mélancoliques, plus matures et moins dispersés, les Biennois balancent du lourd. « Le fait que chacun de nous se soit consacré à d’autres projets musicaux, nous a permis d’enrichir nos influences, d’être plus ouverts. Mais nos concerts sont toujours forts, vulgaires et bizarres » expliquait Max Usata dans une interview sur ce blog. Les récentes performances de Puts Maris aux Transmusicales de Rennes et à Eurosonic en sont une preuve. Le succès sur YouTube de leur récente vidéo « Pornstar », réalisée dans un cabaret gay, en est une autre. Puts Marie n’a plus peur de se dénuder, au propre comme au figuré. Avis aux amateurs.

En concert au Centre culturel suisse de Paris, le 2 juin 2015 (avec Evelinn Trouble)

Egalement en concert à La Maroquinerie à Paris, le 19 mai dans le cadre de la Tournée Europavox.