La chanson de l’hiver: Soraya Ksontini

Soraya_1Soraya Ksontini est une chanteuse tunisienne née en Suisse. Elle n’a sorti qu’un EP 4 titres, mais le buzz autour d’elle s’intensifie. La preuve, elle vient d’annoncer sur sa page Facebook qu’elle jouera en première partie de Gaëtan Roussel aux Francomanias de Bulle le 29 mai 2014.

En attendant, écoutez la chanson “Woody and I” sélectionnée sur la dernière compilation Swiss Vibes.

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« Woody Allen a dit quelque chose comme : ” Pour vivre jusqu’à cent ans, il faudrait renoncer à tout ce qui donne envie de vivre jusqu’à cent ans. ” Cette chanson est un jeu qui met l’humain face aux plus grands mystères de sa vie. Le texte joue sur cette façon qu’a la vie de partir dans tous les sens. On peut tout dire et son contraire, les écrivains écrivent tout et son contraire, les proverbes vont dans tous les sens. Mais finalement, quand on regarde en arrière, quand on se plonge dans l’histoire, il y a cette cohérence indiscutable dans le monde. Les siècles passent, les gens passent mais on est tous pareils et l’histoire se répète. » Soraya Ksontini, chanteuse, Lausanne

La chanson, “Woddy and I” est également téléchargeable gratuitement sur le bandcamp de Swiss Vibes. Profitez-en!

Bänz Oester et les faiseurs de pluie

Rain, O Rainmaker.
Because when you rain, the soul of mankind will rejoice
Leaving the spirit of the ancestors to sleep in peace
Again, rain!

(Extrait d’un poème de Darko Antwi, Ghana)

Rainmakers_2Le disque de Bänz Oester & The Rainmakers s’ouvre sur ces mots. Une belle introduction à ces quelque six morceaux enregistrés en quatre jours à Bâle, au Bird’s Eye. Ils préfigurent d’une musique fulgurante où l’ont reconnaît des bribes de folklores, un piano sud-africain mais surtout un sens de l’improvisation forcené. Les Rainmakers sont la rencontre  de deux musiciens sud-africains – Africa Mkhize, Ayanda Sikade – et de deux musiciens suisses, le contrebassiste Bänz Oester et son ami saxophoniste Ganesh Geymeier.

 J’aime ce groupe pour son esprit démocratique” (Africa Mkhize)

L’histoire a commencé en 2011 au National Arts Festival de Grahamstown. Bänz Oester y est invité avec son ami Andreas Schaerrer. Les rencontres avec les musiciens locaux sont multiples, mais le coup de foudre avec Africa Mkhize et Ayanda Sikade est immédiat. « C’est drôle, on peut ne pas se voir pendant une année. On se met à répéter et en trente minutes, nous sommes en sueur. Cela ne m’était jamais jusque-là » s’exclame le contrebassiste connu aussi pour être un membre du Who Trio.

Un an plus tard, ces quatre-là se retrouvent en Suisse, tournent et enregistrent. Pour célébrer la sortie de ce premier opus des Rainmakers, les musiciens sont repartis à la conquête des scènes de Suisse.

Ils terminaient leur tournée à Lausanne au Chorus, pour deux sets magistraux où le piano percussif de Africa Mkhize se plongeait dans les folies d’une rythmique qui semblait libre de toute contrainte et d’un sax aussi séducteur que surprenant. « J’aime ce groupe pour son esprit démocratique. Chacun contribue. Une idée peut amener dans n’importe quelle direction. Dans mon quartet sud-africain, on a plus tendance à maîtriser les idées. » explique le sourire aux lèvre Africa Mkhize à la sortie du dernier concert de la tournée, au Chorus de Lausanne.

« Nous ne cherchons pas à faire un morceau de yodel avec un rythme africain » (Bänz Oester)

Rainmakers_photo 1Des compositions originales (signées de lui ou de Bänz Oester), des standards de jazz, des morceaux issus du folklore bulgare ou suisse, toutes les musiques sont à portées d’instrument. «Ce n’est pas un concept de producteur, précise Bänz Oester. « Nous ne cherchons pas à faire un morceau de yodel avec un rythme africain. Tout part d’abord du cœur. On ne peut jouer le morceau à notre manière que si on aime le morceau. »

 « C’est ma voix qui me permet d’entrer en contact avec le piano» (Africa Mkhize)

La musique de ces quatre-là est porteuse, porteuse d’émotions, porteuse d’univers musicaux en constante mutation, du free à la ballade. A Chorus, penché sur son piano, Africa Mkhize semble absorbé par son instrument, sa voix laissant échapper parfois cris, murmures, scat. «Je joue tous les soirs sur des pianos différents, sur lesquels tant de mains sont passées. Ma voix est la seule façon d’entrer en contact avec eux» explique celui qui joua pendant près de dix ans avec Miriam Makeba. » Ses doigts effleurent, voltigent, frappent les touches blanches et noires, ouvrent la porte de la spiritualité, une porte par laquelle, ses trois comparses s’empressent de s’engouffrer.

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Bänz Oester & The Rainmakers, « Playing at The Bird’s Eye » (Unit Records)

 

KoQa oscille entre beat box et instruments

KoQa-liveLe Chaux-de-Fonnier KoQa a fait du human beat boxin son art.  On l’avait vu cet été sur les scènes de Suisse romande en solo, composant des rythmes en direct sur son imposant  sampler. Ce virtuose était capable en un seul morceau  d’évoquer six thèmes de hip hop. Aujourd’hui Koqa revient avec un nouveau concept KoQa Cyclic Oscillation qui mêle beatbox, batterie, bugle, VJing, et lumières. A découvrir sur la vidéo ci-dessous:

[youtube=https://www.youtube.com/watch?v=w_0ZXZcQqno]

Prochains concerts de Koqa

01.02 – Koqa trio @  Espace Noir – St-imier. Avec Murmures Barbares, The Legists
15.02 – Koqa solo @ Mascotte – Zürich en première partie de Beardyman
15.03 – Koqa trio @ Cave à Mine – Delémont
21.03 – Koqa Cyclic Oscillation @ Zinal Freeride 2014  

Disque du mois: Marc Perrenoud Trio “Vestry Lamento”

0608917112627_600Cet automne paraissait en Suisse Vestry Lamento, le troisième opus du pianiste Marc Perrenoud, un disque brillant, inspiré, fluide, lyrique….. Marc Perrenoud m’avait informée que le disque devait faire son apparition dans les bacs des disquaires français (un pays où il reste encore quelques disquaires….) en janvier. J’avais donc mis au frigo pendant trois mois mon enthousiasme, en prévision d’une critique “disque du mois” sur Swissvibes.org. Seulement voilà, entre-temps, Vestry Lamento semble avoir séduit les journalistes de la terre entière, ou presque….

“It’s an 8-minute ride that makes you want to hit repeat as soon as it’s over”

A commencer par le saint des saints, le magazine américain Downbeat qui s’enflamme : “The title track opens the set with an incredible bass solo by Marco Müller that kicks off a high-wire groove. Müller and drummer Cyril Regamey lock the rhythm down tight, allowing Perrenoud to glide over the piano with extreme soul in his heart and classical chops in his fingertips. It’s an 8-minute ride that makes you want to hit repeat as soon as it’s over.“

03-Marc-SoloLes Allemands ne sont pas en reste qui affirment dans le dernier numéro de Jazzthetik: „Die Stücke auf Vestry Lamento finden Ruhepole. Sie treiben meist zügig voran, lassen den Zuhörer in leuchtende pianistische Klangfarben eintauchen – und haben dem Rezensenten beim Anhören schon viel treibenden Schwung und Wärme vor allem bei regnerischen Autofahrten durch die Dunkelheit gegeben.“  (Stefan Pieper)

“Même dans ses ballades, il parvient à vous décoiffer”

Quant au quotidien genevois Le Temps, dans son édition du 31 octobre 2013,  il expliquait: “Le pianiste genevois, 32 ans, laisse tomber ses phalanges de compétition, ses gammes à toute bombe: l’odeur du silence sans son goût pesant. Pour tout dire, Marc est un prodige. Parce que, même dans les ballades, il parvient à vous décoiffer.“ (Arnaud Robert).

” Vestry Lamento, c’est à la fois le mouvement vers l’orgasme et la redescente…”

Que dire après cette déferlante d’éloges? si ce n’est que Vestry Lamento n’est pas aussi compliqué que son nom pourrait le laisser supposer. Aux dires de son auteur les choses sont mêmes extrêmement simple: « Vestry Lamento, c’est à la fois le mouvement vers l’orgasme et la redescente…» Pour revenir à l’essentiel, Vestry Lemento est revenu à l’essence de bien des musiques: la gamme pentatonique. Virtuose sans avoir plus besoin de le montrer, Marc Perrenoud ose avancer à visage découvert, ose pousser à bout la puissance de son power trio, ose la mélancolie. Une musique qui ouvre des portes, tire des liens, embarque comme une lame de fond. Un disque vivement recommandé à toutes les oreilles, des spécialistes aux néophytes.

Vestry Lamento | Marc Perrenoud Trio – Télécharger et écouter l’album. Label Doublemoon

Prochains concerts et émissions de radio:

France Musique (F)  “Un mardi idéal”, mardi 21, 22 h 30

Munich (D), Unterfarht, 28.01.14

Berne (CH), Bejazz Club, 31.01.14.

Genève (CH), AMR, 01.02.14

Sion (CH), La Ferme Asile, 08.02.14

Paris (F), Le Duc des Lombards, 13.02.14

Song for New Year: PommelHorse

PommelHorse n’en fait qu’à sa tête et  “The Painfull Process of Falling asleep” se profile comme le complément indispensable de vos sorties de fin d’année. Jugez plutôt!

Pommelhorse 3« Notre musique est instrumentale, mais chaque morceau raconte une histoire, et nous jouons l’atmosphère, l’ambiance de l’histoire. Là, comme le titre l’indique, c’est l’histoire d’un personne qui rentre à 5 heures du matin, qui veut s’endormir et qui n’y arrive pas. On a utilisé un rythme drum’n’bass parce qu’on imagine la personne sortir d’un club avec cette musique de danse dans sa tête. Le personnage est en complet décalage entre ce qu’il a dans sa tête et ce qu’il souhaite faire : dormir. » Lukas Roos, clarinettiste de PommelHORSE, Berne

Ecoutez The painful The Painful Process Of Falling Asleep at 5:30 am sur soundcloud ou téléchargez-le gratuitement sur le bandcamp de Swiss Vibes:

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Velvet Two Stripes, l’insouciance de la jeunesse

En provenance de Saint-Gall, ces trois jeunes filles seront l’une des découvertes des Transmusicales de Rennes samedi 7 décembre. Ne les ratez pas!

1_11-003C’est le jour de la Saint-Valentin 2011, disent-elles, que les sœurs Sophie et Sara Diggelmann décident avec leur amie Franca Mock de se lancer dans l’aventure d’un trio. Elles optent alors pour un nom qui sent la sueur et le rock’n’roll : Velvet Two Stripes. Sans remarquer que ce patronyme évoque autant la légende Velvet Underground que la furie White Stripes. Mais malgré ces lourdes références, elles le portent à merveille, ce nom. Leurs influences ? Janis Joplin, BB King et The Ramones. On serait tenté de rajouter The Doors, tant leur rock est sous influence seventies. Avec néanmoins parfois des incursions dans l’electroclash, cette sauvage fusion de punk et de rythmiques synthétiques. Sorti sur le label berlinois Snowhite, le premier E.P. des Saint-Galloises leur a déjà ouvert les portes des marchés étrangers. À suivre de près. – Stéphane Gobbo

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=ezAzsAlp7wQ]

Disque Velvet Two Stripes, 1st EP (Snowhite : snowhite.de)
Concert : Rennes (F), Les Transmusicales, Parc Expo – Halle 3, sa 7 décembre, 03:30 > 04:15 
Site Internet : velvettwostripes.com

Le journal de Johann Bourquenez (Plaistow), chapitre 6

Johann Bourquenez_autoportraitDernier chapitre du journal de Johann Bourquenez, pianiste et compositeur de Plaistow, qui était en tournée en Inde du 23 au 30 novembre. Pour les épisodes précédents, voir les liens ci-dessous:

 
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

30 novembre 2013 – 11h20 – aéroport de Bangalore, puis dans l’avion

Tout s’est accéléré, on fait maintenant un concert par soir dans des villes différentes.

Jeudi soir, concert au Edward’s Theater à Mumbai. On est le premier groupe à jouer dans cet endroit depuis au moins 70 ans, la salle à été utilisée comme cinéma pendant longtemps. Très beau théâtre, avec deux étages, bleu et blanc, des petits couloirs pour aller dans les loges, un bon piano et plus de 500 personnes. On a fait un concert bien intense, une heure parce qu’on est en première partie de Erik Truffaz. Standing ovation. Puis on boit quelques verres de blanc dans la cour, et on bat notre record de vente de disque en Inde (37). On rentre en taxi. En quatre jours à Mumbai, j’y ai pris quelques habitudes et repères, on peut situer l’hôtel par rapport à Bandra et le Sea-Link…

IMG_4443Vendredi, départ le matin pour Bangalore. une heure et quelque de vol. Aéroport à plus d’une heure de l’hôtel, une petite route en bon état, qui traverse des petits bleds pleins de gens, de terre rouge, de poules, de vaches, de petites maisons, un singe traverse devant nous. Toujours la conduite au klaxon (qui définitivement, sert à annoncer sa présence, et non pas à signaler son mécontentement), des motos à droite et à gauche, des vélos…

On arrive dans un hôtel ultra-business, piscine à degrés et à eau affleurante, spa, baignoire, fauteuil tigré noir et blanc, ma chambre m’inspire un truc comme une version Bollywood de “2001 l’Odyssée de l’Espace”.

Concert dans un club privé, des gens venus parfois d’autres villes pour nous voir, et d’autres plus américano-français-expat-beauf-friqués, le même modèle qui vient aux concerts de l’AMR pour parler et qu’il faut souvent recadrer d’un petit: “Could you please talk soflty, some people here actually try to listen to the music.” Difficile et fatiguant. Mais on a bien joué, des versions plus longues de certains morceaux. On rentre avec le taxi de l’hôtel, et on fume une cigarette avec Shrini sur la terrasse déserte.

BouddhaNotre civilisation bat de l’aile, tout s’effrite et ça se sent, différemment à différents endroits. C’est une chose de le comprendre. C’en est une autre de l’accepter. On parle de cette idée que cette civilisation – celle-là, et toutes les  autres – ne nous appartient pas. Un peu de silence, on regarde par le balcon. On en vient à considérer chaque ville comme un animal, puis tout le réseau des villes et des constructions humaines comme une seule entité cybernétique. Quelque chose qui nous dépasse, avec lequel on est en symbiose. Sans s’en rendre compte, et même en se sentant important.

Le soir à Bangalore, l’air est plus frais qu’à Mumbai. C’est la Silicon Valley indienne, c’est ici que les entreprises occidentales délocalisent leur sale boulot informatique ou de gestion (du développement logiciel à la hotline.) c’est peut-être ici que Swiss airlines délocalise sa comptabilité…

Ce matin on refait la route de l’aéroport dans l’autre sens. Je sens que je n’ai vu que des villes, qu’il y a une campagne qui commence au bord de cette route, avec de la terre rouge, des poules et des citernes d’eau. Je passe “Catch a Fire” dans la voiture. Avec ce paysage, cet album ne fait pas son âge (40 ans). J’ai l’impression qu’on pourrait croiser les Beatles au hasard d’un carrefour. J’ai l’impression que l’inde s’en fout un peu de notre temps historique d’Occidentaux spectaculaires et pressés.

GoaOn va atterrir déjà. La pression me fait mal aux oreilles. J’ai le nez pris à cause de la climatisation. On arrive à Goa. Quel nom mythique. Je ne sais pas à quoi m’attendre. C’est le dernier concert de cette tournée.

Le journal de Johann Bourquenez (Plaistow) en Inde, chapitre 5

Chapitre 1: ici
Chapitre 2:
Chapitre 3: here
Chapitre 4: there

Jeudi 28 novembre, 9h30

Johann Bourquenez and Plaistow en balladeL’après-midi, je dors pendant le trajet en plein trafic dans la voiture de Shrini. C’est fou mais ça se me surprend déjà plus trop ce chaos. Il y a quelquefois où je sens que le surréalisto-mètre est dans le rouge (les croisements sans feu où tout le monde roule pare-chocs contre pare-chocs, les familles avec enfants qui traversent des triple voies au milieu des bus et des motos…)

Chez Shrini, je lis quelques paragraphes de Krishnamurti. En substance : se focaliser sur les résultats, ou sur l’expérience acquise, c’est la mort. La vie c’est l’action, pas le résultat. experiencING instead of experiencED. Et aussi : la discipline, la concentration, c’est réduire les possibilités, en choisissant un aspect de l’esprit au détriment d’un autre. La création, la découverte, ne peuvent apparaître que dans un esprit libre.

Bon concert au Bandra base, petit endroit “underground” (ou plutôt “indépendant”) ou Emma gère la programmation. Un bon piano droit qui tient la route, la plus petite grosse caisse du monde, une trentaine de personnes enthousiastes. Petite jam dub à la fin avec deux saxophonistes locaux. Le propriétaire est un Californien, la cinquantaine, il finit par un speech:”Please educate yourself about climate change. In 20 years this place will be under water.” C’est vrai que toute la ville est plate et au niveau de l’Océan, pas de digue ni rien.

On en parle un peu. On parle de nos voyages en avion. Il dit : “On le fait tous. On n’a pas le choix.” L’après-midi, Shrini disait : “Nous n’avons plus d’autre choix que de vivre dans le présent. Ça fait 40 ans que tout le monde vit dans le futur en croyant que ça ira mieux plus tard.”

IMG_3769Le soir on mange dans un restau chinois. Le Californien en question à étudié “quand il était jeune, c’est-à-dire il y a longtemps” les rythmes indiens et donne quelques explications sur le Tintal, compter avec les phalanges, décomposer les patterns en 3,4,5, etc. Quand je dis que je m’attendais à ce que la tradition musicale indienne soit plus présente: on ne l’entend pas, on n’en entend pas parler, ni dans la rue ni a la télé, on ne rencontre pas de musiciens qui jouent ça. Il me répond que, comme partout, les gens veulent ce que veut le voisin et ce qui est à la mode, ce qui est brillant et a du succès, c’est-à-dire, les conneries que j’ai vues à la télé.

Il dit aussi qu’on est un groupe qui réussit la synthèse d’éléments très différents, sans que ça soit parallèle ou anecdotique (Steve Reich + Dub + musique orientale + jazz + …) et qu’il n’avait jamais entendu ça.

Le journal de Johann Bourquenez (Plaistow) en Inde, chapitre 4

Chapitre 1: ici
Chapitre 2:
Chapitre 3: here

Mercredi 27 novembre – Mumbai – hôtel – 13h

Je perds le fil des jours – normal en tournée – je ne sais le jour et la date qu’en regardant sur mon ordi.

Lundi soir, on est sorti faire un tour des bars de Bandra avec Shrini. Il habite là. C’est le quartier des artistes et des resto pas trop chers. En Inde la bière standard c’est la KingFisher, et c’est bon.

Johann Bourquenez_gareMardi, on est parti à 10h de l’hôtel pour aller à South Bombay, le quartier plein de bâtiments victoriens et de touristes. On est resté quatre bonnes heures, entre le “India Gateway”, la station de train qui ressemble à une cathédrale, les marchés de rue et un petit atelier de photo au fond d’un couloir humide dans une vieille baraque.

Je transpire beaucoup, et je ne suis pas sur que le jus de canne a sucre est bien passé…

L’après-midi, workshop à la “True School of Music”, on joue 30 minutes puis on parle avec les étudiants, c’était intéressant pour tout le monde, on leur a parlé de nos façons de composer ensemble, des limites du rêve démocratique dans un groupe, de la diffusion sur internet ou pas. J’ai même parlé de mes exercices très lents et dit que ce qu’on aborde dans une école on peut mettre 10 ans à l’appliquer, parce que ça demande d’être disponible (ce qu’il m’est arrivé)

Rencontre avec les jeunes profs et ingé son, français, américain, anglo-indiens. On rencontre aussi Emma, qui a booké nos concerts et le workshop. Elle est là depuis dix ans (on peut dire qu’elle kiffe) et elle essaye de sortir de Mumbai 2 jours par mois sinon ça rend fou, surtout le bruit.

Un resto trop cher le soir. Puis j’ai passé une nuit de 11 heures à transpirer et à me sentir plutôt merdique.

J’ai regardé des clips à la télé et c’est horrible. Apologie de l’alcool, de la violence, des flingues, confusion entre sexe et amour, etc… Comme partout. Il y a un film qui sort le 29, Bullet Raja, une grosse prod bollywood, j’en ai vu 5 bandes annonces et les commentaires de la presse et des people.

Johann Bourquenez_sur les quaisCe matin ça va mieux. Certainement mon corps doit s’habituer au changement de climat de nourriture…J’ai fait un tour sur les “quais” à côté de l’hôtel, pris des photos. Il y a ce pont au dessus de l’océan qui va à Bandra, qui est énorme. L’air est épais et il fait bien chaud (30 degrés), je transpire tellement, et je ne sèche pas après la douche.

On repart à 14h, ce soir on joue dans un club, on rencontre des musiciens locaux, et demain on fait la première partie de Erik Truffaz au Edward’s Theater.

Le journal de Johann Bourquenez (Plaistow) en Inde, chapitre 3

Chapitre 1: ici
Chapitre 2:

Lundi 25 novembre – 16h50 – Mumbai, hôtel.

Ça devient plus difficile d’écrire, en français et à chaud.

Mumbai (Bombay) c’est 20 millions d’habitants avec une densité de 10.000 hab/km2 (la même que Genève !). C’est dense. Il se passe toujours quelque chose. Un genre de paradis du photographe… Mais je ne fais pas beaucoup de photos, je préfère rester disponible aux moments qui passent.

Hier concert dans un joli club – terrasse, un public plutôt friqué en train de boire des coups l’après-midi, pas vraiment attentif ni intéressé par nos trucs métaphysiques qui demandent d’être à l’écoute. On a fait deux sets.

Dans la nuit d’avant Shrini a écrit, dans la suite de notre conversation, un bon article sur notre concert de Hyderabad. Je poste ça sur facebook…

Que faire avec Facebook, que faire avec le pétrole… Impossible de s’en passer pour vivre dans ce moment bizarre de l’humanité ?

Le soir on boit quelques bières et je parle avec Shrini de la fin de mes années à Toulouse, l’Espagne, le désert, le restaurant, la chine… Je m’entends lui dire un truc d’inspiration franchement bouddhiste : “On prend nos projections et nos interprétations du réel pour la réalité, on croit que c’est du solide, et en fait c’est une illusion, ça ne résiste pas à un changement de point de vue, à certaines expériences.”.

On est rentré en rickshaw, à quatre sur la banquette arrière.

Sommeil difficile, il fait chaud, je flippe un peu de toutes ces maladies tropicales potentielles – on s’est tous fait vacciner avant de partir – je me couvre d’anti-moustique. On entend des rires depuis la terrasse en bas, et après, régulièrement, la sirène des trains. Je m’imagine qu’il en va des trains comme des voitures ici, il faut faire sa place dans le trafic…

Je rêve beaucoup, de tout en même temps, et je ne me rappelle pas de beaucoup de chose en me réveillant.

Aujourd’hui, sur la route entre Pune et Mumbai (4 heures de voiture, avec un bon chauffeur qui ne nous terrorise pas. Je peux même dormir un peu), des paysages magnifiques, des collines, il y a un genre d’herbe jaune et haute qui recouvre tout, même les toits des maisons pas entretenues ou à l’abandon. Les camions sont décorés comme au Moyen-Orient, pleins de couleurs et de dessins. Il y a cette inscription qui revient souvent sur la face arrière et que je ne suis pas sûr de comprendre: “HORN OK PLEASE”. Je comprends beaucoup mieux: “PLEASE KEEP DISTANCE”. Toujours ce trafic incroyable. Il fait chaud.

Il y a des perroquets sur le fil électrique qui passe devant ma fenêtre, on entend des cris d’oiseaux inconnus, et on voit un peu l’océan qu’on a longé en arrivant.

Sur les sets de table du restaurant, des photos de Mumbai à la fin du XIXè siècle. Dans les légendes, des noms d’officiers de police et de gouverneurs anglais qui font plutôt flipper. Et puis ce truc de la modernité, les trams, les voitures, des chevaux et des façades, toutes les villes occidentales ou d’anciennes colonies se ressemblent beaucoup à ce niveau-là. Ça fait un genre de point commun entre Mumbai et Gaillard !

Je m’entraîne à dire oui en hochant la tête de droite à gauche. Et comme je me dis que cette façon de dire “oui” est la même – d’un point de vue “physio-social” – que d’exprimer un rythme, je m’entraîne à groover “à l’indienne”, en hochant la tête sur les côtés plutôt que d’avant en arrière, et c’est pas facile…

Les Indiens sont souriants, et les conversations vont rapidement sur des sujets comme “comment être heureux”. C’est peut-être une clé pour comprendre l’engouement des occidentaux qui adôôôrent l’inde ? Chez nous on est beaucoup plus cynique.

Il y a aussi ces énormes structures de panneaux de publicité à l’abandon, rouillés, qui symbolisent quelque chose d’assez monstrueux. Parfois il y en a un avec une nana dans une piscine, pour vendre un appart de luxe dans une nouvelle résidence ou un téléphone, et c’est encore pire.